L’arbre qui cache Laforêt des discriminations

Qui a fait le buzz entre Noël et Jour de l’an ? Une agence immobilière ayant proposé une offre de logement mentionnant une discrimination raciale directe, c’est-à-dire formelle et intentionnelle. Indignation collective, la propriétaire nie et attaque l’agence, l’agence nie et attaque la propriétaire, Laforêt exclut l’agence de son réseau, fin de l’histoire, vous pouvez retourner à vos occupations, le racisme est vaincu, on a eu chaud. [Edit : entre temps, France Info a découvert la discrimination raciale directe au logement, bravo les petits gars.]

Contactés par la version web d’un quotidien français pour nous exprimer sur les discriminations au logement, nous avons patiemment expliqué au journaliste notre surprise de le voir s’intéresser à ce sujet, qui touche une part importante de la population quotidiennement et dont on n’entend finalement assez peu parler. Bons princes, nous lui avons envoyé des données, des liens et sources fiables, des éléments tangibles lui permettant d’évaluer la gravité de la situation ainsi que sa reconnaissance tardive et incomplète par les pouvoirs publics, dont on attend toujours les actions. On doit l’avouer, on en a profité pour mettre un taquet à SOS Racisme et on a moqué l’intérêt soudain des grands médias pour cette problématique généralement négligée ou relayée au rang des faits divers. Et pourtant, on a eu deux phrases, mal citées, qui concluent un article dans lequel la parole est donnée principalement aux amis de Julien et Harlem, qui, cette fois, n’étaient pas en maillot de bain à Reims.

Quand on nous donne la parole, c’est pour en modifier le sens et la portée politique. Du coup, on va faire les choses nous-mêmes. On commence à avoir l’habitude.

L’étendue des discriminations au logement et leurs conséquences matérielles
En 2009, l’enquête TeO du très respectable Institut National des Etudes Démographiques a publié ses résultats concernant la discrimination (au logement mais pas seulement) en France. A l’époque, c’était la HALDE et non le Défenseur des Droits qui recevait les plaintes. Ses services déclaraient alors que 30% de l’ensemble des plaintes qu’ils recevaient concernaient des discriminations raciales, c’est-à-dire des traitements inégaux motivés par la nationalité, l’origine ou la religion des victimes, réelles ou supposées. Par ailleurs, en 2009, 6% des saisines de la Halde avaient pour objet la discrimination au logement.

Les chercheurs de l’INED considèrent ce chiffre comme largement sous-estimé. En effet, les discriminations au logement sont extrêmement difficiles à identifier et encore davantage à prouver. En fait, les bailleurs comme les agences ont le droit de laisser notre demande sans réponse et rien ne les contraint ni à formuler un refus, ni à en expliquer les motifs. Ils ne se privent d’ailleurs pas de nous laisser en R. Alors comment savoir si notre dossier a été refusé pour des motifs discriminatoires ou parce que nous étions en concurrence avec un autre en termes de solvabilité ? On ne peut pas. Les critères de sélection pour louer un logement sont opaques et s’inscrivent dans un marché du logement (francilien, notamment mais pas seulement) très tendu. Nous sommes ainsi à la merci de bailleurs prompts à opérer différents types de discriminations et sommes impuissants face à leur pouvoir.

D’autant que dans le pays qui se glorifie d’avoir retiré le mot race de la constitution (cela n’a pas fait disparaître le racisme, quelle déception), on est allergiques aux statistiques dites ethniques, c’est à dire permettant justement de mesurer les traitements inégaux en fonction de la position sociale des racisé.es.

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Merci @ Melusine_2 pour cette définition

Sauf que, en dépit de la faiblesse des données statistiques dites “ethniques” en France, il y en a quand même quelques unes. Par exemple, on sait qu’un immigré sur quatre, qu’il soit arrivé enfant ou adulte en France, a subi une discrimination au logement.

Ce traitement inégal n’a que peu à voir avec la nationalité puisque parmi les personnes nées en France, dont les deux parents ont immigré, une sur trois expérimente également ce type de discrimination. Quant à ceux dont un seul des parents a émigré, 17% rencontreront cette discrimination en particulier. Quand même.

On rappelle qu’en France, l’année de l’enquête, 5 millions de personnes étaient immigrées et 6 millions descendantes d’immigrés, dont la moitié est majeure et donc potentiellement sur le marché du logement. Ça fait du monde qui déclare une discrimination et quelque chose nous dit que ça n’a rien à voir avec une “subjectivité particulière”.

Si on regarde bien, parmi tous ceux qui déclarent avoir vécu une discrimination au logement, la moitié évoque le motif ethnoracial, c’est à dire l’origine ou la couleur de peau. C’est le motif prédominant de toutes les déclarations, dans chacune des sphères de la vie quotidienne interrogées par l’enquête.

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Tableau : motifs de discrimination déclarés par sphère – INED, en %

 

Pour bien comprendre, il faut savoir comment tout ça est calculé. En fait, lorsque les chercheurs de l’INED mesurent la discrimination, ils font une distinction entre celles qui sont déclarées par les victimes (c’est-à-dire qu’elles estiment y avoir été exposées et avoir identifiées ces situations comme discriminantes) et ce qu’ils appellent les discriminations situationnelles.¹ Ces dernières sont évaluées avec d’autres indicateurs et permettent de limiter le risque que les victimes sous-déclarent les traitements inégaux qu’elles ont subis.  En fait, quand on est discriminé, on a en quelque sorte l’habitude de l’être. Ainsi, lorsqu’on demande directement “avez vous vécu une situation jugée discriminatoire ?”, on est moins nombreux à répondre positivement que si les enquêteurs nous posent des questions précises. Cet indice de “discriminations situationnelles” est donc construit à partir des réponses des personnes interrogées à des questions très concrètes sur les domaines essentiels de la vie quotidienne : l’emploi, le logement, l’accès aux services, etc.

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Tableau : part des discriminations situationnelles par sphère selon le lien à la migration – INED, en %

On le redit : les données montrent que sur la question particulière du logement, 10% des immigrés arrivés adultes ont subi objectivement une situation discriminante. C’est le cas aussi de 8% des descendants de deux parents immigrés et de 5% des descendants de couples mixtes. De manière générale, l’INED explique que “certains groupes sont par ailleurs systématiquement plus discriminés quelle que soit la situation envisagée. Il en est ainsi pour les migrants et descendants du Maghreb et d’Afrique subsaharienne […]”.² On comprend que ce sont les populations ayant un lien avec l’immigration post-coloniale qui sont ici particulièrement concernées par les discriminations de toutes sortes³ et que d’autres données tendent à le confirmer.

Un motif ethnoracial prédominant mais des différences entres les groupes
Avec les stats françaises actuelles, il est impossible de connaître la proportion de racisé.es au sein des groupes immigrés. Par exemple, comment savoir combien de personnes racisé.es se trouvent dans le groupe des immigrés en provenance d’Espagne ? S’agit-il de blancs, qui ne subiront donc pas la discrimination ethnoraciale ou de  racisés ayant la nationalité espagnole ? Difficile à dire.

Ce qu’on sait en revanche, c’est que l’INED note des différences importantes entre les groupes immigrés/descendants subissant des discriminations, que celles-ci soient auto-déclarées ou situationnelles.

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Tableau : indicateurs de discriminations selon l’origine détaillée et lé génération, INED

 

Ainsi, en ce qui concerne l’éducation, le chômage, l’emploi, le logement ou l’accès aux services, on voit que les populations postcoloniales (maghrébines et subsahariennes, principalement) expérimentent davantage les discriminations, qu’elles soient auto-déclarées ou évaluées par les chercheurs. Dans le tableau, on peut lire que 49% des descendant.es d’immigré.es subsaharien.nes ont déclaré avoir subi une discrimination et que 57% en ont effectivement vécu au moins une. Les descendant.es d’immigré.es algérien.nes sont 39% à en déclarer une et 51% à en avoir vécu objectivement.

Du coup, plus d’un.e descendant.e d’immigré postcolonial – Français.e donc, avec une belle carte d’identité bleue – sur deux a déjà été discriminé.e dans un ou plusieurs de ces domaines essentiels de la vie quotidienne.

Des groupes qui sous-estiment leur situation
Certains groupes sous-estiment leur exposition aux discriminations : c’est le cas des Turcs et de leurs descendants, mais aussi d’une partie de la population majoritaire.4

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D’après l’INED, la situation du groupe turc (immigrés et descendants) est révélatrice : “s’ils se déclarent un peu moins souvent discriminés que les originaires du Maghreb, ils rencontrent de fait des situations discriminatoires dans des proportions tout à fait similaires. Le décalage entre les dimensions subjective et objective est dans leur cas aussi important que pour les originaires d’Europe, comme s’il y avait une distorsion entre l’idée qu’ils se font de leur exposition aux discriminations et ce qui se produit en réalité : ils se pensent épargnés comme les Européens, mais rencontrent en fait les mêmes obstacles que les Maghrébins.” D’où l’intérêt de croiser des indicateurs à la fois objectifs et subjectifs : il y a parfois une différence entre la manière dont nous croyons être traités et les traitements que l’on subit effectivement.

Voilà pour les discriminations expérimentées et les traitements inégaux déclarés, de manière générale ou au sujet du logement. On a voulu aller plus loin et chercher à savoir qui cherche des logements et qui en propose à la vente ou à la location. Malheureusement, on ne trouve pas les données qui nous permettraient de le savoir.

Un peu déçus, on est allés fouiller dans les stats sur la situation du logement des gens, se rabattant sur des éléments plus accessibles. On a bien fait.

Un accès à la propriété différent selon que l’on soit immigré/descendant d’Espagne ou du Mali
En 2016, 57,8% des résidents en France (hors Mayotte) sont propriétaires de leur logement principal, dont 20% sont en train de rembourser les traites. Du coup, ça nous laisse 40% de locataires, dont 16% dans le parc social. Mais…si on regarde d’un peu plus près, on comprend que l’accès à la propriété est différent selon le statut immigré/non immigré. Par exemple, alors que plus d’un résident sur deux est propriétaire de sa résidence principale, on sait aussi que c’est le cas de seulement un immigré subsaharien sur dix.5

Les immigrés maghrébins sont, quant à eux, deux fois moins souvent propriétaires de leur résidence principale que le reste de la population. Certes l’ensemble de ces inégalités là ne sont pas tant liées aux seules discriminations qu’à la condition de racisé.e : davantage au chômage, plus souvent dans les secteurs professionnels difficiles, précaires et peu rémunérateurs, moins souvent en bonne santé, etc.

Une condition racisé.e difficile à mesurer avec les statistiques actuelles

Mais puisqu’ici en France, on ne dispose pas de statistiques permettant de mesurer cette condition (et ses conséquences sur la vie des personnes), on en reste à distinguer seulement le groupe immigré (ayant soi-même fait le voyage) des descendants d’immigrés (dont un ou deux parents ont fait le voyage) sans plus de précisions.

Les immigrés non-européens : plus pauvres, davantage au chômage

On voit que les immigrés, surtout s’ils sont non européens, subissent des inégalités dans l’accès aux ressources : ils sont davantage au chômage (17,7% en 2012 contre 9,9%), et ce même à diplôme égal. A l’heure où l’avidité crasse des propriétaires et des assurances privées, aidés par les gouvernements successifs, font qu’il est très difficile de louer un logement sans le précieux sésame CDI + ressources d’au moins 3 fois le loyer, c’est savoureux.

Et ce n’est pas qu’une question de niveau de qualification : si on regarde le groupe possédant un diplôme de bac à BTS/DUT, on compte 3 fois plus d’immigrés non européens au chômage (qu’ils soient ou non devenus français depuis leur arrivée) que parmi les Français de parents nés français, pour le même niveau de diplôme.

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C’est important aussi de rappeler que, parmi les immigrés, tous n’ont pas ni demandé ni obtenu la nationalité française. Il y a donc une proportion importante d’étrangers dans le groupe immigrés et 21% des emplois leur sont toujours aujourd’hui interdits. Ça fait quand même, en 2008, 5 à 7 millions d’emplois selon les sources 6, dont un million dans le secteur privé (médecins, architectes, notaires…). Ces restrictions d’accès à l’emploi ne concernent évidemment pas les personnes étrangères  ressortissantes de l’Union Européenne.

Il en va de même pour la pauvreté, que les immigrés subissent davantage, et encore plus s’ils ne sont pas originaires d’un pays de l’Union Européenne. On comprend alors que 38% des personnes qui vivent dans un ménage immigré sont pauvres, c’est à dire vivent sous le seuil de pauvreté (1000€ aujourd’hui pour une personne seule). C’est 3.5 fois plus que les non-immigrés.

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Les descendants d’immigrés non-européens : plus pauvres, davantage au chômage (eux aussi)

Les descendants d’immigrés, eux, se situent entre le groupe immigré et les Français nés de parents français. Leur niveau de vie est inférieur de 14% par rapport au groupe nés de parents français mais supérieur de 10% à celui des immigrés. Avec là encore, de très fortes disparités selon si leurs parents viennent d’un pays d’Europe ou d’Afrique. Ainsi le niveau de vie 7 de la moitié des descendant.es d’immigré.es africain.es est inférieur à 1 155€ mensuels alors que celui de 50% des Francais de parents français s’élève à plus de 1 635€. Un écart considérable.

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Concernant l’emploi, en 2012, le taux de chômage des descendants d’immigrés s’élève à 14% alors que celui des immigrés atteint 17%. Dans les deux cas, c’est 2 fois plus que le taux de chômage des personnes ni immigrées ni descendantes, qui lui, culmine à 8% à ce moment-là.  Si on s’intéresse à la situation des jeunes, c’est pire encore : en 2015, 42%8 des descendants d’immigrés africains de moins de 25 ans sont au chômage contre 22% des autres jeunes.

En dépit de l’obstination française à refuser la production de statistiques permettant d’être enfin informés sur ces questions importantes, on le sait : les immigré.es et leurs descendant.es, surtout issu.es des populations postcoloniales subissent de plein fouet chômage, pauvreté et discriminations dans les différents domaines essentiels de la vie quotidienne.

Ces traitements différenciés interviennent à la fois dans l’accès aux études et à la formation, lors de l’orientation scolaire, sur le marché de l’emploi, etc. et obéissent à des logiques systémiques.

Ainsi, les populations racisé.es en France, à la fois en raison de leurs caractéristiques économiques et de leur origine ou de celle qu’on leur prête, sont victimes d’un “racisme sans racistes” et d’un système qui les maintient dans une domination certaine. Les discriminations directes (comme celle exposée dans l’affaire Laforêt) sont rares et on se lasse du buzz régulier mais éphémère qu’elles produisent.  On aimerait, plutôt qu’un intérêt aussi superficiel, accéder enfin à des analyses qui prennent le racisme systémique et ses conséquences en compte.

Un phénomène systémique, pas un cas isolé
Finalement, si on peut se réjouir de la condamnation prochaine de cette agence, il est inacceptable de laisser le champ libre à la théorie du “cas isolé”, au regard de ces données publiques et accessibles en ligne.

Aucun reportage, bricolé rapidement entre le foie gras et le mousseux par un stagiaire de SciencesPo ne nous fera croire que la discrimination au logement subie depuis longtemps par les populations racisées, en particulier postcoloniales, est une histoire de hasard ou de propriétaire raciste.

Il s’agit bien ici d’un phénomène systémique et il est lamentable de voir que les partis de gouvernement commencent juste à se saisir de la question, et encore, du bout des lèvres. On n’oublie pas la campagne de recherche de l’existence des discriminations à l’embauche, engagée avec enthousiasme par le même Manuel Valls qui a jugé le CV anonyme “impossible à mettre en oeuvre”.

On continuera, période de fêtes ou non, à dénoncer l’instrumentalisation des discriminations, leur découverte tous les trois mois par le pouvoir politique ou les médias dominants, leur mise en scène de conte de Noël d’une très improbable France antiraciste et égalitaire. Les discriminations au logement existent, les institutions qui produisent les stats publiques aussi et on le vit tous les jours.

Bonne année à tous sauf aux proprios et aux patrons.
Le Seum.

________
1.
BRINBAUM, SAFI et SIMON, Les discriminations en France : entre perceptions et expériences, INED, Document de travail 183, p.32, 2015
2. BRINBAUM, SAFI et SIMON, op.cit, p.10
3. Lorsque la population majoritaire, c’est à dire les personnes n’étant ni immigrées, ni descendantes, déclare des discriminations au logement, cela peut être sur des motifs tels que le genre, l’état de santé, le handicap, etc.
4. L’INED ne dit pas “blanc” mais utilise ce terme pour désigner ceux qui n’ont aucun parent immigré (cela peut être des grands-parents, en revanche) ni immigré eux-même, ni natif ou descendant d’un DOM.
5. Enquête TeO, INED, 2015, op.cit
6. Observatoire des inégalités, “5,3 millions d’emplois demeurent fermés aux étrangers non-européennes”, en ligne, 17 septembre 2011
7. INSEE, Niveau de vie : définition, en ligne, 13 octobre 2016
8. France stratégie, “jeunes issus de l’immigration : quels obstacles à leur insertion économique”, en ligne, http://www.strategie.gouv.fr/publications/jeunes-issus-de-limmigration-obstacles-insertion-economique 1er mars 2015

On a vu Merci patron, on a pas aimé, on vous dit pourquoi

Succès cinématographique de l’année 2016 en France, le DVD de « Merci Patron ! » est sorti hier. On l’a vu, on a pas aimé, on vous dit pourquoi.

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Résumé du film :

La famille Klur (un homme, une femme, et leur fils), vivant dans le nord de la France, se trouve dans une situation de détresse. Anciens ouvriers du textile pour le groupe LVMH, le couple a été licencié il y a plusieurs années, au moment de la délocalisation des usines en Pologne ; ils n’ont jamais retrouvé d’emploi depuis et expliquent vivre avec 400 euros par mois. Suite à un accident de voiture, ils se retrouvent face à une dette colossale de 30 000 euros, qu’ils sont obligés de payer dans un délai d’un mois. L’impossibilité pour eux de payer cette somme les place sous la menace d’un huissier, qui entend venir chez eux et saisir leur maison, les laissant à la rue.

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Le couple Klur (au centre), leur fils Jérémy (à gauche) et Ruffin (à droite)

François Ruffin, directeur du journal Fakir, s’intéresse à la situation du couple et décide de leur venir en aide. Il monte alors un stratagème et rédige à la place des Klur une lettre à l’attention de Bernard Arnault : s’ils n’obtiennent pas sur leur compte un virement de 30 000 euros les aidant à rembourser leurs dettes, ils viendront eux-mêmes saboter les journées portes ouvertes du groupe LVMH, et avertiront toute la presse de la détresse dans laquelle ils se trouvent suite à leur licenciement. Arnault est alors au cœur d’un scandale en France pour avoir demandé la nationalité belge en vue de payer moins d’impôts. Craignant que l’affaire ne prenne de l’ampleur, LVMH envoie auprès des Klur un représentant, qui se rend chez eux pour négocier. François Ruffin place des caméras cachées et filme la scène ; il se fait passer pour Jérémy, le fils des Klur, et se déguise pour ne pas être reconnu. Le négociateur accepte de virer la somme au couple et d’obtenir pour le père un CDI chez Carrefour (mise en rayon des produits) ; en échange, ils signent une clause de confidentialité, et acceptent de ne parler de cet arrangement à la presse et « surtout pas à Fakir ».

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Les Klur et le représentant de LVMH, scène tournée en caméra cachée

Pour pouvoir diffuser son film, Ruffin doit donc surmonter le problème posé par cette clause.

Feignant de ne rien savoir des arrangements obtenus avec LVMH, il exerce via son journal Fakir une grosse pression sur le groupe : il explique être au courant de la situation de détresse de la famille Klur, et promet de venir saboter les assemblées générales LVMH en compagnie d’autres militants si une solution n’est pas trouvée. Craignant des actions qui pourraient nuire à l’image déjà entachée de Bernard Arnault, le groupe n’a d’autre choix que de révéler à Ruffin la vérité : ils ont trouvé un engagement avec la famille Klur, en négociant directement avec eux. Ils rompent donc la clause de confidentialité qu’ils avaient signée.

Le film peut alors être diffusé sans crainte. Il se finit par un barbecue festif dans le jardin des Klur, qui ont obtenu la somme qu’ils réclamaient, ainsi qu’un CDI chez Carrefour pour le père. Tout le monde clame : « Merci patron ».

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Le barbecue final


 

L’avis du Seum

Autant le dire directement, on a le seum contre ce film.

« Folklorisation », condescendance, mépris de classe

La première chose qui frappe, c’est la condescendance de merde de Ruffin envers les Klur, à qui il parle littéralement comme à des enfants un peu perdus (à Mme Klur : « alors maman, on est contente ? »). Les spectateurs dans la salle (parisienne, précisons-le) n’arrangent pas les choses, chacun se marrant lorsque les Klur évoquent leurs vacances d’un jour à Péronne (trop lol la pauvreté), ou lorsque la caméra fait des gros plans moqueurs sur la tapisserie de prolo ou le chat en moumoute. Ruffin se fout clairement et gratuitement de leur gueule, en les accusant à demi-mots de manquer de gratitude : après  que les Klur ont obtenu le chèque tant espéré via le représentant de LVMH, il s’étonne que le couple n’ait acheté aucun cadeau de remerciement, et arrive chez eux les bras chargés de produits régionaux et pâtés bio hors de prix. « Ah vous vouliez juste lui dire merci ? Sans rien offrir ? Eh ben, vous savez vraiment pas remercier les gens, vous », balance-t-il à des Klur un peu gênés, qui vivent, on le rappelle, avec 400 euros par mois.

Un message politique foireux

Contrairement à Bienvenue chez les Ch’tis, et malgré le côté folklo et humoristique, on a là un film qui se veut politique, critique, de gauche, tout ça. L’ensemble fait toutefois plutôt penser aux émissions de télé-réalité où TF1 vient construire une maison à des familles dans la détresse : le problème des Klur est résolu, ils ne sont plus menacés d’expulsion, fin de l’histoire façon conte de fées. Le recul sur soi est à peu près nul : on a dit « les très très très grands patrons c’est méchant », tout le monde est content et peut retourner se dire engagé.

Mais les rapports de classes, ce n’est pas les 1% vs. les 99%, Louis Vuitton vs. tous les autres gens (qui, eux, seraient tous charmants). Ruffin n’appartient pas au même monde ni à la même classe que les Klur. Il est même, il faut bien le dire, lui-même le petit patron de son entreprise, Fakir, qui gère maintenant un capital conséquent issu des recettes engendrées par le film. L’insistance obsessionnelle sur la figure du « grand patron », multimillionnaire et célèbre, apparaît ici comme un moyen commode de brosser à peu de frais le public dans le sens du poil, en le plaçant immédiatement dans le camp des non-millionnaires, soit des « gentils ». Ce discours qui sous-tend le film empêche en définitive les spectateurs de s’interroger sur leur propre position dans une société de classe, ceux-ci étant automatiquement placés dans la case des « 99% de non-fortunés », catégorie aussi hétérogène que socialement parfaitement absurde.

Le film fait enfin la promotion d’une sorte de paternalisme héroïque, qui tend la main à des pauvres incapables de se libérer eux-mêmes. L’hommage rendu aux prolétaires en général et à leurs luttes est insuffisant : le rôle de la CGT est rendu complètement anecdotique, les représentants syndicaux sont montrés comme de vieux bougons marrants, les salariés en lutte de Goodyear comme des trublions fouteurs d’ambiance. Dans un dialogue à la limite de l’humiliation entre Ruffin et une représentante syndicale, ancienne employée de l’usine de textile, il somme celle-ci de se réconcilier avec Bernard Arnault, sur un ton humoristique déplacé et indélicat, tandis qu’elle vient d’évoquer la vague de suicides  qui a suivi la fermeture. Décidément, tous ces licenciés ne semblent vraiment pas disposés à faire des efforts. Le beau rôle est bel et bien laissé à Fakir et à Ruffin, qui semblent être le seul recours pour faire avancer les choses (non).

La lutte des prolétaires est du coup résumée à un problème individuel. Dans tout le film, le représentant LVMH n’a qu’une crainte : que d’autres anciens salariés aient la même idée et viennent à leur tour réclamer du pognon. Il peut en fait être tranquille : Ruffin s’en fout des autres, toute l’intrigue du film reposant sur « le sauvetage des Klur » et la nécessité de proposer au spectateur un happy endAlors bien sûr que c’est toujours cool de gratter des sous, et que l’on ne peut qu’être ravi que la famille soit sortie d’une situation extrêmement critique. Mais une lutte politique ne peut se contenter de seules micro-victoires, aussi ponctuelles qu’individuelles : elle nécessite au contraire d’élaborer des stratégies collectives pour sortir tout le monde de la merde.

Le dernier problème réside enfin dans l’aboutissement du film, proposé comme un modèle de victoire : le remboursement des dettes par LVMH, et un CDI à Carrefour dans la mise en rayon de produits. Combien ce boulot est-il payé ? Dans quelles conditions ce poste a-t-il pu être créé ? Quelqu’un a-t-il été viré pour ça ? Comment ont réagi les collègues en apprenant que le poste avait été ouvert sur un coup de pression ? Le film passe toutes ces questions sous silence.

L’héroïsation gênante de Ruffin

Qu’est-ce qui est finalement renvoyé au spectateur, à travers l’ascendant du journaliste sur la famille, les séances de coaching ? Qui est le héros du film ? Certainement pas la famille, qui est juste un objet, un support à l’intrigue. Le héros, c’est bien Ruffin, qui se compare lui-même à Robin des bois dans une scène où il se filme racontant l’histoire à son fils : « tu vois, il prend l’argent aux riches pour le donner aux pauvres ».

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Ruffin qui se compare à Robin des Bois

Parce qu’il veut apparaître à tout prix dans un des plans en caméra cachée avec le représentant de LVMH, Ruffin va jusqu’à se déguiser en Jérémy, le fils des Klur (donc un membre de la famille qui existe déjà en fait, bordel). Il dépense donc une thune monstrueuse (et s’en amuse) dans une décoloration des cheveux et des sourcils ainsi que dans des lentilles de couleur.

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La transformation de Ruffin pour le tournage de la scène en caméra cachée

Dans la scène en question, il pose lourdement et faussement innocemment des questions sur Fakir au type de LVMH (« et donc il faut surtout pas prévenir Fakir, c’est ça ? Donc vous avez vraiment peur de Fakir ?») pour mettre en valeur son journal et sa valeur subversive. Signalons que Ruffin aurait en plus pu être reconnu par le type de LVMH, compromettant alors gravement tout le stratagème monté pour que les Klur obtiennent leur fric. Il préfère manifestement prendre le risque de tout foutre en l’air pour pouvoir se mettre en scène. Rien d’étonnant : dans le fond, le combat des Klur importe peu, et Ruffin ne s’en cache pas. Il aurait très bien pu se satisfaire de leur victoire et respecter au final la clause de confidentialité, c’est à dire ne parler de l’arrangement à personne. Mais non. Il fallait sortir son documentaire.

En résumé, le film laisse vraiment l’impression d’avoir assisté à une sorte de télé-réalité de la lutte plutôt qu’à un docu politique. C’est en fait un pur « justice porn » pour bourgeois, dans lequel on se moque finalement bien peu de Bernard Arnault, mais abondamment des Klur. Quelles seront les conséquences de ce film ? Pour Fakir, c’est certain, une rentrée d’argent et un boom des ventes vertigineux (en sortant de la salle, des vendeurs étaient postés devant le ciné pour proposer des numéros, et le journal a depuis lancé une campagne de pub à partir du film). Pour les Klur en revanche, on ne sait pas trop. On espère pour eux que tous les spectateurs vont pas débarquer dans leur Carrefour pour faire des selfies avec eux ; on espère aussi que tous les détails livrés sur leur maison, leur vie intime leur porteront pas préjudice. Et qu’ils toucheront quelque chose des bénéfices du film, qui a fait en France 500 000 entrées.

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L’histoire de mon peuple est triste, fuck un commis d’office

D’où vient la merde qui nous arrive ? C’est un peu la question à 1000 dollars. Elle vient de partout, dans tous les sens mais aussi, elle vient de loin. Le degré de violence supplémentaire déployé cet été à l’égard de certaines femmes musulmanes en raison de leur tenue vestimentaire a encore confirmé cette impression que nous, assigné-es musulman-es, sommes nombreux-ses à partager.

« Les mémoires collectives des quartiers et des minorités raciales sont des outils importants de nos luttes »

Les sentiments (de seum, d’impuissance, de dépit) qu’on a logiquement ressentis ne peuvent servir d’unique base à notre réaction. Parce que notre histoire fait de nous des anticolonialistes installés dans la gueule du loup, on a le devoir de réfléchir aux moyens de lui éclater ses crocs un par un. La mission n’est pas simple et il arrive souvent qu’on se plante. Malheureusement, se planter veut parfois vouloir dire faire plus de mal que de bien, ou en tout cas faire du mal à la mauvaise personne. De la marche de la dignité au combat pour la reconnaissance du meurtre d’Adama Traoré, on a pu voir à quel point les mémoires collectives des quartiers et des minorités raciales sont des outils importants de nos luttes : ils permettent de décoder, de comprendre voire d’anticiper des situations déjà vues/vécues et d’ainsi mobiliser. Mais cet outil, parce qu’il est porteur d’une puissance politique, peut aussi être dangereux pour nous-mêmes.

Ces mémoires auxquelles on tient et que l’on s’acharne à transmettre sont imparfaites, certes. Elles sont imparfaites parce qu’on oublie, nul ne peut se souvenir de tout et ce serait d’ailleurs insupportable. Mais elles sont imparfaites aussi parce qu’elles sont soumises à toutes sortes de pressions. A commencer par celle de la mémoire blanche, cette mémoire adossée à l’histoire officielle et dont le seul but est de légitimer l’ordre racial, social et patriarcal actuel. La mémoire Blanche, c’est celle qui a retenu que c’est l’homme européen qui a généreusement apporté humanité et progrès au reste du monde. Même quand ce dernier s’est perdu dans des pages sombres, c’est toujours pour revenir en sauveur généreux (mais pas repentant, faut pas pousser). En revanche dans les mémoires indigènes, noires, juives, tziganes handicapées, queers, prolétaires, féministes, cette humanité est fictive – accordée ou refusée selon le bon vouloir des dominants, conditionnée  et temporaire – et ce progrès a un coût : l’exploitation/exclusion/extermination ou la lutte. Bien qu’elles soient chacune spécifiques car correspondant à des oppressions différentes, ces mémoires ont un point commun : une défiance vis-à-vis de la mémoire blanche, de l’histoire officielle.

 « La merde actuelle se suffit à elle-même pour convaincre »

Rien d’étonnant donc à ce que les tenants de l’ordre racial, social et patriarcal s’acharnent à détourner ou instrumentaliser ces mémoires collectives. Qu’ils votent en 2005 une loi sur la promotion des effets positifs de la colonisation, qu’ils imposent le récit du sauveur blanc aux mémoires noires ou encore qu’ils invoquent « deux siècles d’histoire d’amour entre la France et les Juifs », le procédé est le même : le désarmement des minorités. La déstabilisation produite par ces discours facilite ensuite la mise en concurrence des minorités : les musulmans  deviendraient les porteurs intemporels d’un antisémitisme, d’une misogynie et d’une homophobie congénitale, les féministes les premières suspectes d’un racisme avant tout culturel et les Juifs joueraient contre toutes les minorités pour s’attirer les faveurs de l’homme blanc.

Cette stratégie ne peut être la nôtre et pourtant lorsque, par exemple, nous piochons dans la mémoire traumatique juive pour prouver la gravité de la situation actuelle, c’est ce que nous faisons. D’une part parce que c’est nier que l’antisémitisme, y compris sous ses formes brutales, n’a jamais été complètement banni de nos sociétés. D’autre part parce que se saisir de la mémoire d’autrui pour tenter de prouver son appartenance légitime à l’humanité c’est déjà admettre sa propre déshumanisation. Ou, pour le dire plus crûment, la merde actuelle se suffit à elle-même pour convaincre du traitement inhumain auquel nous faisons face. Enfin nous servons cette stratégie du désarmement parce que nous oublions que nos propres mémoires permettent déjà de tracer le cheminement de ce qu’il se passe.

« Ce qui compte aujourd’hui c’est de creuser dans nos mémoires, pas de se faire le commis d’office de celles d’autrui »

Bien sûr, toutes celles et ceux qui tentent de comprendre ou d’expliquer la situation par ce genre de discours ne choisissent pas consciemment d’entretenir la mise en concurrence. La recherche d’empathie, la mobilisation des ressources les plus facilement disponibles (c’est à dire celles mises à disposition par la mémoire blanche) sont des réactions compréhensibles. Ce réflexe de se servir d’un axe d’oppression pour se sortir d’une position de dominé, nous l’avons tous-tes plus ou moins intégrés de manières diverses. Il ne s’agit pas de se blâmer les un-es les autres mais justement d’empêcher les tirs croisés afin de pouvoir enfin parler de convergence. 

Ce qui compte donc aujourd’hui, c’est de creuser dans nos mémoires pour essayer d’y trouver les multiples origines de l’ordre racial, social et patriarcal que nous subissons. Pas de se faire les commis d’office de la mémoire d’autrui. Pas non plus en s’arrêtant seulement sur l’horreur et la violence déployée à notre égard, mais aussi et surtout sur les conditions matérielles qui permettent et entretiennent cette situation et comment nous et nos prédécesseurs y faisont face. Ce sont les failles de la mémoire blanche et donc celles du pouvoir qui opprime qu’il faut travailler, chacun depuis sa position.  Ce travail passe par un respect mutuel des mémoires collectives permettant la mise en commun.

« On sait comment cette histoire a fini et comment elle s’est perpétué »

 Opposer ou comparer les représentations historico-républicaines sur l’antisémitisme (qui serait une invention nazie exportée en Europe par la suite) et l’islamophobie (qui serait un phénomène nouveau lié à l’anticléricalisme français) empêche de percevoir que ces deux oppressions, loin d’être une mauvaise répétition de l’histoire, coexistent en fait depuis fort longtemps. L’antisémitisme moderne et l’idéologie coloniale (dont l’islamophobie n’est qu’un avatar) émergent en France à partir du 19ème siècle et à la faveur d’un ordre social caractérisé par la domination masculine, bourgeoise et blanche que nous subissons encore aujourd’hui. Tandis que l’idéologie coloniale abaissait les “indigènes” au rang d’êtres exploitables et expropriables à merci, l’antisémitisme substituait à l’oppresseur réel un oppresseur fantasmé. On sait comment cette histoire a fini et comment elle s’est perpétuée : des populations humiliées et massacrées, le tout au profit de bourgeoisies bien blanches et toujours confortablement installées au pouvoir.

A l’heure où tout est fait pour fabriquer une haine viscérale entre essence musulmane et essence juive, nous devons insister pour rappeler que les catégories sociales auxquelles juif-ves et musulman-es sont assigné-e-s ont été construites par et en réaction à la domination blanche. Nous n’avons objectivement qu’un seul et même intérêt : l’abolition des races sociales.

Les fêtes de Bayonne : ce sera sans nous.

Aujourd’hui c’est le début des fêtes de Bayonne. Alors qu’on entend beaucoup parler de ce rassemblement dans le cadre de l’état d’urgence et des mesures anti-terroristes, on oublie – et c’est pratique – de parler des violences sexistes qui s’y déroulent chaque année. De là à se questionner sur le caractère raciste du traitement médiatique et politique des agressions sexuelles des grands rassemblements selon que les auteurs sont supposés racisés ou pas, de Cologne à Bayonne, il n’y a qu’un pas (et @ValerieCG en avait brillamment et longuement parlé ici).

Mais revenons à cette fête locale. Pendant 5 jours , cet événement festif – inventé dans les années 30 par les commerçants et élus locaux souhaitant renforcer l’attrait touristique de la ville – va rassembler jusqu’à 1,5 millions de personnes. Déambulant dans les rues, habillés de blanc et de rouge, les festayres participent aux animations organisées mais surtout vont de bars en bars profiter des boissons alcoolisées proposées à des tarifs défiant toute concurrence. Jusqu’en 2014, la bière était vendue au prix unique de 2,50€, ce qui amenait encore davantage les fêtards à s’alcooliser très tôt et pendant très longtemps, dans un espace clos et sécurisé (enfin, ça dépend pour qui) pour l’occasion.

Lors d’un concours d’affiches pour les fêtes de 2015, plusieurs collectifs féministes locaux avaient tiré la sonnette d’alarme : la représentation des fêtes parlait d’elle-même. Celles-ci restent, 83 ans après leur création,  réservées aux hommes, venus fêter, boire, dépasser les limites sociales le temps de quelques nuits. Les femmes, quant à elles et lorsqu’elles participent, sont cantonnées à la surveillance des enfants voire absentes des affiches sélectionnées. On notera au passage que toutes les affiches ont été produites par des hommes, qui constituent également la quasi-intégralité du comité chargé de la sélection.


Sur place, en journée, d’expérience, ça va encore. L’ambiance, selon les quartiers, reste relativement familiale : il y a des animations, des rassemblements liés à la culture basque et sa diffusion, des performances artistiques. Mais dès le début de soirée et jusqu’au petit matin, ces nuits de fête, présentées comme
“un formidable évènement populaire, où chacun peut s’évader de son quotidien dans une ambiance unique” deviennent des cauchemars pour les femmes. Des milliers de personnes avinées errent dans les petites rues de la ville, se laissant aller à des comportements désinhibés, permis par les circonstances exceptionnelles (la fête ne dure que 5 jours, tout le monde est habillé pareil, l’alcool coule à flots, le contrôle social est moins fort). A partir de la tombée de la nuit, ça se corse sérieusement.

Chaque année, plusieurs viols et agressions sexuelles sont reportés aux autorités. Les organisateurs de la fête ne sont d’ailleurs pas dupes : sur leur site, on trouve des conseils de prévention . Restez en groupe, ne vous isolez pas, n’acceptez pas de verre provenant d’un inconnu et autres joyeusetés.

On trouve même sur internet des guides pour “survivre aux fêtes de Bayonne”, et le mot n’est pas trop fort en ce qui concerne les femmes, quand on regarde les 10 dernières années. Ici ne sont présentés que les viols ayant donné lieu à un dépôt de plainte. Sachant qu’à peine 14% des viols donnent lieu à une plainte, cela nous donne une idée du nombre de femmes agressées, chaque année, en 4 nuits.

En 2006, deux femmes ont subi un viol collectif, cinq autres (dont une mineure de 16 ans) ont été agressées.

En 2007, quatre femmes ont subi un viol.

En 2010 : une jeune femme de 19 ans a subi un viol   

En 2011 : trois femmes ont subi un viol

En 2013 : deux femmes ont subi un viol

En 2014 : deux femmes ont subi un viol  

Alors quoi ? Dans le contexte actuel, les médias de tous bords nous informent sur l’ouverture des fêtes de Bayonne 2016, déplorent en chœur les restrictions décidées dans le cadre de la lutte anti-terroriste, craignent une attaque. Rien sur les viols et les agressions qui ne manqueront pas cette année encore, de se produire. C’est vrai que prévenir les femmes qui comptent s’y rendre de ce qu’elles risquent, faire des agressions sexuelles dans le cadre de rassemblements “festifs” un sujet de société, ce serait un peu contradictoire avec la manière dont ces crimes sont traités par la presse internet et papier. Les captures ci-dessous ont été sélectionnées au hasard, étant donné le nombre de titres et de propos médiatiques visant à présenter les fêtes comme “bon enfant malgré des viols”.

http://www.jerometellechea.com/12-08-2011/la-date-des-fetes-de-bayonne-2012-est-connue

http://www.sudouest.fr/2011/08/02/derapages-en-fin-de-fetes-465508-719.php

http://mediateur.blogs.sudouest.fr/archive/2015/09/01/quand-sud-ouest-gache-la-fete-1040597.html

http://france3-regions.francetvinfo.fr/aquitaine/pyrenees-atlantiques/pays-basque/bilan-positif-pour-les-autorites-malgre-deux-plaintes-pour-viol-525155.html

Alors si le bilan des fêtes est quasiment “toujours positif malgré des plaintes pour viol”, on peut aussi se poser une autre question. Celle du traitement médiatique du Nouvel An 2015 à Cologne. Vous vous rappelez ? Vous vous souvenez du nombre d’articles portant sur la “culture” naturellement (?) misogyne des immigrés ? Des propos sur l’évolution du nombre de migrants en Allemagne en rapport avec celle des agressions sexuelles ? Y a rien qui choque ?

Il semblerait, une fois encore, que les viols soient de pudiques incidents, “en marge” (?) des manifestations blanches comme les fêtes de Bayonne et deviennent subitement des éléments inhérents aux cultures allogènes et de vrais problèmes de société quand les auteurs sont supposés racisés.

Un seul problème, deux traitements : les luttes féministes n’ont finalement du succès que lorsqu’elles permettent d’être racistes en même temps. Ce sera sans nous.

Appel à Manifester le 23 Juin 2016

Nous sommes le 22 juin 2016, et le préfet de police, après avoir tenté de l’interdire, a finalement autorisé la grande manifestation syndicale prévue à Paris le 23 juin.

Tout d’abord, nous tenons à rappeler que la dernière manifestation syndicale interdite date de 1962, lorsque le Préfet s’appelait Maurice Papon, et au cours de laquelle la répression policière causa neuf morts.

Dans les derniers mois, d’autres manifestations, non portées par les syndicats de travailleurs l’ont été également : nous nous souvenons entre autres de celle en soutien à Gaza en 2014, celle contre l’état d’urgence de novembre 2015, celle contre les violences policières en avril 2016.

Nous savons ce qu’une interdiction de manifester signifie. Elle donne carte blanche aux forces de l’ordre, pilotées par le Ministère de l’Intérieur et le Gouvernement, pour réprimer la mobilisation avec une férocité plus forte encore que celle que le mouvement contre la Loi Travail a eu à subir depuis le mois de mars.

Nous savons que le parcours finalement autorisé par le gouvernement et accepté par les organisations syndicales pour la manifestation du 23 juin est un piège. La longueur du “parcours” proposé ainsi que la localisation autour du bassin de l’Arsenal permet de donner l’illusion de dialogue social, tout en s’assurant que la manifestation dégénèrera. En effet, le nombre de manifestants attendu est largement trop élevé pour un parcours aussi ridiculement court.

Nous pouvons prédire que la manifestation de demain sera un rassemblement statique qui ne pourra être contenu dans la zone circonscrite, entraînant de fait un non-respect des conditions prévues dans l’autorisation de manifester, et par conséquent une intervention inévitable des forces de police.

Pour être clairs, nous savons que si nous venons manifester, nous serons physiquement punis. Punis. Oui.

Nous, le Seum, nous interrogeons sur l’acceptation de telles conditions par les organisations syndicales, sur leur acceptation implicite des agressions policières sur les manifestants qui en seront la conséquence inévitable et sur la conduite qui sera celle de leur Service d’Ordre demain, pour complaire aux directives dictées par le Gouvernement.

Nous savons que la tentative d’interdiction s’inscrit dans la continuité de cette  stratégie qui consiste à exposer les manifestants à une violence policière toujours plus grave au fil des rassemblements, tout en creusant une ligne de division parmi les opposants, entre les personnes qui choisiront de manifester dans ces conditions intenables et celles qui ne le feront pas, alors que les deux choix sont respectables.

Nous savons qu’ils méprisent les mobilisations massives de ces derniers mois et usent des moyens considérables dont ils disposent pour écraser la contestation populaire.

Nous savons que la manifestation du 23 juin sera dangereuse. Et c’est en toute conscience que nous appelons à manifester celles et ceux qui le peuvent et le souhaitent.

Nous savons que nos dirigeants font feu de tout bois pour imposer leurs agendas politiques et de classe, alors que nous nous battons pour simplement éviter autant que possible la poursuite de la précarisation massive des classes populaires et la restriction de nos libertés.

Nous nous battons pour des millions de personnes quand ils veulent préserver leurs petits privilèges mesquins, même si pour cela ils doivent condamner des individus à la répression immédiate, à la misère, à l’insécurité sociale, à la mort sociale qui accélère la mort tout court.

Nous, le SEUM, ne nous laisserons pas effrayer. Nous manifesterons. La menace de représailles physiques est la dernière arme d’un gouvernement, d’une classe politique qui perd du terrain et de la légitimité, et le sait.

Celles et ceux d’entre nous qui le pourrons seront dans la rue le 23 juin 2016, aussi pour celles et ceux qui ne le peuvent pas.

C’est nous contre eux.

Minima sociaux : comment ils vont (encore) nous la faire à l’envers

Disclaimer : le travail, c’est nul. La survie, aussi. Les minima sociaux (qui sont nos droits et pas des aumônes) c’est déjà la cata et ça va devenir pire dans pas longtemps. 

Il y a quelques semaines a été remis au Premier Ministre un rapport sur la refondation des minima sociaux. Chez nous au Seum, quand on entend “simplification”, “harmonisation”, “refondation”, tous nos voyants se mettent au rouge. On sait très bien que derrière ces termes se cachent trop souvent des mesures qui vont défavoriser davantage les allocataires, déjà pas dans des situations franchement enviables.

On vous propose donc deux textes : celui-ci pour comprendre ce que sont les minima sociaux aujourd’hui et pourquoi ça pue. Et un autre, qui viendra, sur  comment ça va surement s’empirer, avec les trois scénarios de “refondation”, proposés il y a peu à Manuel Valls par le député PS Sirugue.


ll y a, en France, dix minima sociaux. Il s’agit de revenus non contributifs (pour lesquels il n’est pas nécessaire d’avoir cotisé1), destinés à assurer aux individus un minimum de survie, par rapport à leur situation. Voici les principaux minima et leurs montants, mensuels nets, pour une personne seule :

  • le RSA : 463€ si la personne perçoit aussi les APL, sinon 524€
  • L’Allocation Adulte Handicapé : 808€
  • L’Allocation de Solidarité aux Personnes Âgées : 801€
  • L’allocation spécifique de solidarité : 487,50€
  • L’allocation transitoire d’attente (anciens détenus, principalement) : 343,80€
  • L’allocation pour les demandeurs d’asile : 204€

L’ensemble de ces allocations ont des montants inférieurs au seuil de pauvreté (1 000€ pour une personne seule). Pour la moitié d’entre eux, ils sont inférieurs à 500€ par mois, soit la moitié du seuil de pauvreté.

On se rappelle pourtant que certaines allocations, le RSA notamment, avaient pour ambition d’être fixées à la moitié d’un SMIC. On est loin du compte : il faudrait par exemple augmenter le RSA de 103€, donc de 20% si l’on souhaite atteindre cet objectif. Des allocataires très pauvres donc, avec l’ensemble des conséquences que l’on sait : difficultés à se soigner, à se loger, à se déplacer, à participer à la vie sociale et culturelle… La Cour des Comptes l’a spécifié en 2015 : les minima sociaux ne permettent pas aux allocataires de sortir de la pauvreté, la moitié d’entre eux restant “pauvres en conditions de vie”, donc dans l’incapacité d’accéder à des biens d’usage ordinaire. C’est par exemple, le découvert bancaire systématique, l’incapacité de recevoir des personnes chez soi, la privation de nourriture comme la viande, ne pas avoir d’eau chaude, sauter des repas régulièrement, ne pas posséder plus de deux paires de chaussures….

Pauvrete CDV

Quant au taux “d’insertion durable sur le marché de l’emploi”, il demeure extrêmement faible parmi les allocataires, alors même qu’on les oblige à suivre des “parcours d’insertion”, formalisés par un vrai contrat, exigeant mille engagements et des dizaines de contrôles intrusifs.

Seuls 2 à 4% des 4 millions d’allocataires – soit 40 à 80 000 personnes –  accèdent à un emploi stable chaque année. Super pour un revenu de survie qui se targue pourtant “d’accompagner les personnes vers une qualification professionnelle ou un emploi durable”. Bien sur, le travail, ce n’est pas notre truc. Mais si parmi les personnes aux minima, il y en a qui veulent bosser, ben l’Etat est censé le leur permettre et c’est loin d’être le cas. En revanche, quand il s’agit de les contrôler, il y a du monde. 


La montée en puissance, depuis une dizaine d’années, des discours politiques et médiatiques sur “l’assistanat’, produit une stigmatisation toujours plus forte des allocataires des minima sociaux. Ces discours ignorent délibérément leurs montants dont on a bien vu qu’ils permettaient à peine la survie et à aucun moment une possibilité de mener une vie décente, encore moins une existence luxueuse et privilégiée. Si Wauquiez est le chef de file incontesté des discours stigmatisants sur ce thème, il est rejoint par de très nombreuses personnalités politiques, de droite comme “de gauche”. Le député LR, Thierry Solere, a d’ailleurs fait cette semaine une très belle sortie (totalement mensongère puisque le patrimoine est pris en compte dans l’attribution du RSA)  sur le sujet : 

solerelab

Au nombre de 4 à 6 millions (6 à 10% de la population selon si l’on prend en compte l’allocataire seulement ou sa famille), les allocataires des minima sociaux se répartissent comme suit :

Nombre AMS

Autant dire que cette réforme, si elle est un jour mise en oeuvre, concernerait alors une part importante de la population et impacterait durement la vie de millions de personnes déjà paupérisées, sur-controlées, stigmatisées.

Le nombre d’allocataires des minima sociaux ne cesse d’augmenter, et de manière importante : entre 2008 et 2013, ce sont 600 000 personnes de plus qui ont du y avoir recours, soit une augmentation de 20% en 5 ans. La pauvreté augmente, les minima sociaux permettent à peine aux allocataires de survivre, et ce serait l’heure de “réformer” ? De supprimer l’ensemble des minima pour une allocation unique ? Est ce que ce serait vraiment à l’avantage des pauvres ou plutôt à celui de l’Etat, toujours prêt à se gratter sur notre dos ?


Il ne s’agit pas de nier les différences considérables dans l’accès aux différents minima mais plutôt de les pointer du doigt. Par exemple, s’il faut quelques jours pour obtenir le RSA, il faut attendre quasiment une année entière pour percevoir l’allocation adulte handicapé. Ils font comment les gens en attendant ? Ils mangent des nuages ? Mystère.

Dans le calcul permettant d’accéder aux minima, on trouve aussi des différences importantes, qui n’aident pas à rendre clair le système : certains droits, comme le RSA, prennent en compte l’épargne sur les livrets bancaires et les allocations familiales, d’autres non. Chaque minima social comptabilise des ressources différentes pour calculer si on y a droit ou non. 

montants

Attention ; la plupart des destinataires perçoivent le RSA + les APL, leur RSA est donc diminué de 65 à 155€ selon la composition du foyer

Dans son référé de 2015, la Cour des Comptes proposait de fusionner les minima sociaux et de n’en garder que trois : le RSA, l’AAH et l’ASPA/minimum vieillesse. Le problème, c’est qu’il faudrait dans ce cas augmenter leur montant : le RSA, à 460€ par mois est un peu moins élevé que l’ATA, par exemple, avec laquelle on souhaite le faire fusionner.

Evidemment, la Cour des Comptes envisage aussi de pouvoir récupérer davantage sur les héritages des allocataires décédés. Et oui, l’Etat peut récupérer un certain nombre d’aides sociales accordées à un allocataire décédé ou “revenu à meilleure fortune”. Si l’héritage net dépasse un certain plafond (35 000 ou 46 000€ selon les prestations concernées), l’Etat peut les réclamer aux héritiers. C’est le cas par exemple du minimum vieillesse, des aides à domicile, des prestations dépendance hors APA ou encore du forfait hospitalier.

Enfin, bien sûr, au delà des différences dans le calcul, on trouve aussi des énormités : un couple au RSA ne touchera pas 2 RSA mais 1,5 RSA et subira le retrait de certaines prestations familiales.  Ça fait 787€ de RSA – 125€ de forfait logement si le couple perçoit les APL soit… 662€ pour vivre A DEUX. Sans oublier que tout revenu apporté par un enfant à charge sera déduit du montant du RSA versé à l’ensemble du foyer. L’Amérique.

Les minima sociaux actuels, tout imparfaits et inefficaces qu’ils soient, représentent tout de même un quart du revenu des ménages les plus pauvres. C’est considérable. On rit jaune quand on voit que le gouvernement en a généreusement revalorisé certains, dont le RSA, à hauteur de 0,52€ mensuels. Même pas de quoi se payer une baguette par mois. 

Enfin, ce qui caractérise les minima sociaux, c’est l’important taux de non recours, c’est à dire de personnes qui ont des droits mais qui ne les font pas valoir. Selon les prestations, cela peut aller de 35% des destinataires (pour le RSA) à 87% pour d’autres aides, comme l’aide à l’acquisition d’une complémentaire santé, qui permet de se payer une mutuelle. Les raisons qui amènent les personnes à ne pas exiger leurs droits sont diverses et vont du manque d’information à la peur d’être stigmatisées comme “assistées”. Parmi elles, certains ne savent pas, d’autres ont peur mais il y aussi pas mal de monde qui dépose un dossier et n’a jamais de réponse. 

Voilà un peu la situation actuelle, déplorable et concrètement inefficace pour permettre aux personnes qui perçoivent ces droits de sortir de la pauvreté. Alors que 10% de la population est concernée par cette “refondation” à venir, et qu’on chante les louanges, notamment à droite (ce qui devrait nous alerter) du “revenu de base” qui viendrait remplacer les allocs existantes, que vont devenir les allocataires des minimas sociaux ? Réponse bientôt.

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1.  Contrairement, par exemple, aux allocations chômage, qui fonctionnent comme une assurance : on cotise pendant qu’on travaille puis, lorsqu’on est au chômage, on “récupère” via l’allocation. 

Source principale : http://www.gouvernement.fr/partage/6952-remise-du-rapport-de-christophe-sirugue-repenser-les-minima-sociaux-vers-une-couverture-socle

4 idées reçues sur le genre que Corps en tous genres d’Anne Fausto-Sterling permet de dépasser

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Anne Fausto-Sterling est une biologiste et féministe américaine, professeure à l’université Brown. Corps en tous genres, l’un de ses ouvrages majeurs, ne fut traduit en français que 12 ans après sa parution. Ce livre essentiel remet en cause un certain nombre de nos certitudes ou croyances sur la dualité des sexes, notamment en les replaçant dans une perspective historique. Décryptage.

1. Il y a deux choses : le sexe, qui est biologique, et le genre, qui est sociologique. Le genre masculin/féminin est une construction sociale, le sexe masculin/féminin est biologique.

Tout le livre peut-être lu comme un long plaidoyer contre ce dualisme : le dualisme sexe/genre, corps/esprit, nature/culture (mais aussi, bien sûr, masculin/féminin).

Anne Fausto-Sterling explique que quel que soit votre genre, vous en faites de toute façon l’expérience à partir de votre corps ; vous êtes un être un et indivisible, et personne ne vit sa vie en se pensant « biologiquement ceci et socialement cela ». Le dualisme corps/sociabilité expulse dangereusement le corps en dehors du phénomène social, ce qui ouvre en réalité la porte à toutes les formes d’essentialisation dangereuses sur la « nature » des femmes ou des hommes (pouvant mener à des idées déterministes de type « votre corps est ainsi donc vous êtes/pensez de telle ou telle façon », jusqu’à la transphobie la plus crasse).

Expulser le corps en dehors de la société et de l’histoire, c’est en faire une sorte de constante qui traverserait le temps et l’espace, en restant miraculeusement identique ; cela supposerait également qu’il est possible de définir ce que serait un homme ou une femme au sens « biologique », ce qui n’a pas grand sens dans la mesure où cette définition est finalement toujours basée… sur des critères sociaux (idée détaillée en point 2).

Anne Fausto-Sterling cite plusieurs recherches démontrant que le corps participe donc intégralement à la « construction » sociale : le social s’incarne dans la chair, il est matériel. Cette matérialisation du social saute parfois aux yeux, chez les culturistes par exemple, qui prennent des protéines et s’exercent 12h par jour pour atteindre une image de leur corps jugée esthétiquement satisfaisante.

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Mais elle revêt également des formes plus discrètes : jusqu’à la fin de votre vie, votre système nerveux réagit à votre environnement, crée dans votre cerveau de nouvelles cellules qui provoquent chez vous des changements anatomiques (on appelle ceci la « plasticité du cerveau »).

 Pour résumer : Notre développement physique est donc intégré au sein d’un système social.

2. Mais et les hormones, les chromosomes, les systèmes reproductifs ? Ne prouvent-ils pas qu’il existe bel et bien deux sexes, distinguables anatomiquement, masculin et féminin ?

Tout le livre d’Anne Fausto-Sterling consiste à démontrer que la biologique est politique. Sans donc – et évidemment – contester l’existence physique des hormones ou des sexes, elle contredit l’idée qu’ils pourraient ou devraient être liés au genre, et en constituer la « nature », indépendante de l’environnement social.

Pour ce faire, elle analyse les principales recherches scientifiques sur le corps et la sexualité humaines à l’aune de leur contexte historique, en démontrant que la science est toujours politiquement située, et parfois orientée afin de justifier des postulats et idées préconçues.

Si l’on prend le cas des hormones sexuelles, Anne Fausto-Sterling indique qu’il n’y avait a priori aucune raison de les « genrer » : elles sont « des régulateurs chimiques de la croissance », et affectent des organes extrêmement divers, comme le cerveau, le foie, les intestins. La recherche s’est pourtant très majoritairement totalement désintéressée de ces fonctions, pour faire d’elles des sortes de molécules de la chimie du genre, et les répartir en catégories homme/femme.

L’auteure démontre notamment comment la recherche sur les hormones a en partie été financée, dans les années 1920, par le Conseil National américain de la Recherche, très orienté politiquement : renforcer la division biologique entre les deux sexes était supposé renforcer le modèle du couple hétérosexuel et la reproduction, « d’une importance fondamentale pour le bien-être de l’individu, de la famille, de la communauté et de la race », lit-on dans les communiqués de l’époque. L’enjeu, en traçant une dichotomie homme-femme la plus lisible possible en terme biologique, était également de maintenir les droits de l’homme, au sens littéral du terme. Si homme et femme se confondent biologiquement, il en découle qu’il n’y a plus aucune raison pour que l’un ait le droit de vote, puisse ouvrir un compte en banque ou exercer certains postes et pas l’autre, par exemple. Renforcer la binarité homme femme au moyen de la science revenait à renforcer l’organisation sociale de l’Europe et de l’Amérique du Nord.

Les intérêts institutionnels, financiers et politiques des premiers acteurs de la recherche sur les hormones se mêlent donc de façon extrêmement complexe. Dès lors, toutes les – nombreuses – fonctions des hormones qui n’étaient pas liées aux caractéristiques sexuelles et reproductives ne furent pas explorées. Les systèmes de croyance sociale se mêlent donc et influencent nos pratiques quotidiennes de la science.

En définitive, on peut donc se demander si genrer des sexes, des chromosomes ou des hormones a un sens, exactement comme lorsque l’on s’intéresse aux classements douteux des jouets ou des produits de consommation en ces mêmes catégories.

3. Oui mais même en admettant que le genre soit arbitraire, reste qu’il y a uniquement deux sexes non ? Bite et chatte.

Ben non, justement. Nous avons imposé deux genres à une multitude de corps, auxquels on demande maintenant de se conformer à ce système binaire et rigide.

Selon les estimations d’Anne Fausto-Sterling, environ 1,7% des enfants nés en Amérique du Nord sont des personnes intersexuées. Sur une ville de 300 000 habitants, par exemple, cela représente environ 5 000 personnes.

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Une histoire en bande dessinée de l’intersexualité, p. 63

Il n’y a pas de définition unique de l’intersexualité. Certaines personnes peuvent naître avec un pénis et un ovaire, un vagin et des testicules, ou un vagin avec un clitoris très innervé, pouvant se gonfler comme un pénis. En revanche, les personnes intersexuées partagent une condition commune à la naissance : les médecins disposent de 48h pour leur « assigner » un sexe et un genre, et « corriger » leur corps, perçu comme une « malformation » – ce qui est faux, comme le démontre en détails Anne Fausto-Sterling. Certains bébés et/ou enfants subissent ainsi des opérations parfois très lourdes afin de leur fabriquer un sexe dit « conforme », le plus souvent choisi selon des critères totalement arbitraires (un pénis trop petit, par exemple, est quasi systématiquement transformé en vagin). La plupart des parents, mal informés sur l’intersexualité, se voient obligés de faire confiance aux médecins : on leur explique que leur enfant est anormal, on les isole en leur disant qu’aucun enfant ne naît ainsi, on leur dit qu’il faut agir pour le bien de leur enfant et de sa vie sexuelle future. L’auteure donne notamment la parole à des adultes nés intersexués et à des associations de défense des droits des personnes intersexuées ; à la lecture de leurs témoignages, on apprend que les opérations et traitements subis peuvent dans certains cas s’avérer traumatisants pour les individus et pour leur sexualité. Certains découvrent d’ailleurs très tard avoir été opérés, car les médecins encouragent souvent les parents à garder le silence.

On rejoint donc ici notre point 1 : le corps est lui aussi « construit », en fonction d’un système de genre préétabli.

4. Oui mais de tous temps, il n’y a toujours eu que deux genres, homme et femme. C’est bien la preuve que le genre est la nature de l’humanité.

La binarité du genre, explique Anne Fausto-Sterling, n’est pas plus universelle et anhistorique que le corps. Aussi, cela ne fait absolument aucun sens de tenter de comprendre le fonctionnement de certaines sociétés, notamment non-européennes, à partir d’un concept qui structure les sociétés européennes. Elle cite sur ce point l’anthropologue nigériane Oyeronke Oyewumi, qui a consacré de nombreuses études aux yorubas, peuple majoritairement présent dans l’actuel Nigéria : l’âge relatif était chez eux un facteur d’organisation bien plus important que le « genre ». Les pronoms, par exemple, n’indiquent pas le genre de la personne, mais son âge.

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Des jumeaux Ere Ibeji, art Yoruba, début du XXe siècle

Dans plusieurs cultures amérindiennes, le genre est une donnée structurante, mais il en existe plusieurs, et notamment des catégories incluant des personnes que l’on qualifierait en Europe de « intersexué », « homme » ou « femme ».

 Le système européen de genre binaire s’est donc mondialisé avec la colonisation et l’impérialisme : il a plus tard été importé et imposé à plusieurs populations colonisées, notamment par le biais de la recherche universitaire qui a étudié des sociétés dans une perspective genrée, contribuant ainsi à donner au genre une existence plus concrète.

Pour résumer, la force du livre réside dans sa méthode relativiste : il ne contredit pas certaines « vérités » scientifiques en y opposant d’autres vérités, mais en contestant justement leur prétention à s’imposer comme des vérités. Aussi, pour Anne Fausto-Sterling, cela n’a pas plus de sens d’affirmer que « les genres sont justifiés biologiquement » que de dire qu’au contraire, « la science prouve l’indifférenciation biologique ». Il s’agit de comprendre et de faire assumer aux chercheurs que la pratique scientifique est toujours politique.

Note : Le livre étant assez épais, il va sans dire qu’il s’agit ici d’un résumé qui ne livre que quelques-unes de ses principales idées, dans un format simplifié et sans retranscrire toutes les démonstrations dans leurs détails les plus fins. Si vous voulez en savoir plus, il faudra donc le lire 🙂

Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, traduction d’Oristelle Bonis et de Françoise Bouillot, La Découverte, Paris, 2012, 391 pages.

Lire également ce très bon compte-rendu par Sylvain di Manno :

http://www.contretemps.eu/lectures/compte-rendu-corps-en-tous-genres-danne-fausto-sterling