SEUMaine du 8 mars : Tout proche des femmes de droite

Cette année, au cours d’une formation étalée sur plusieurs mois, je suis amenée à fréquenter régulièrement des femmes de droite, des vraies, des dures, des marcheuses anti-IVG, des militantes homophobes LMPT, des conservatrices en lutte contre les droits de leur propre classe. Si on sait qu’elles existent, ennemies politiques lointaines, sous la forme de comptes twitter désincarnés, d’éditorialistes stratosphériques, c’est une autre histoire que de les avoir près de soi, physiquement, de sentir leur parfum, d’entendre leurs voix, de les regarder vivre et agir, contre nous et contre elles.

Début février, dans la salle de cours, d’autres étudiantes s’installent tout autour de moi. Je les entends parler d’une manif, est-ce que t’y es allée, Capucine ? Je t’ai pas vue.  Moi j’y étais avec Madeleine, il y avait un monde fou, même avec la pluie, une réussite. Et toi, Marthe, tu y étais ? Je prête l’oreille parce que j’aime bien ça, moi, les manifs, et je suis surprise que ce soit leur style, les k-way noirs et les drapeaux rouges, l’odeur des sandwichs merguez dans les cheveux, le bruit de la sono et celui des grenades désencerclantes. J’écoute.

Marthe, enceinte, répond en touchant son ventre : oh non, je ne suis pas venue, je protège la vie de l’intérieur, moi. Les autres sourient et ont l’air de trouver ça mignon. Je comprends d’un coup et j’ai des gouttes de sueur glacée qui me dégoulinent dans le dos. Pendant un instant, j’ose plus les regarder, je garde les yeux fixés sur les stries de la table en formica marron, je respire à peine, saisie d’une bouffée de terreur liquide. Autour de moi, j’ai cinq marcheuses anti-IVG. Elles existent vraiment, elles sont là, la petite trentaine, inoffensives en apparence, elles bavardent gentiment, sans mauvais jeu de mots on leur donnerait le bon dieu sans confession.

Pourtant le 21 janvier dernier, elles ont manifesté, accompagnées de milliers de militants, sous la pluie, pour une régression de nos droits déjà fragiles à avorter. Ces femmes de droite de Dworkin incarnées revendiquent :

  • « Le rétablissement du délai de réflexion de 7 jours ». Un peu comme quand on souscrit un crédit. Nous les femmes, sommes si stupides que nous avons besoin que la loi nous impose un délai avant de prendre une décision qui nous concerne nous et nous seules. Dworkin disait à ce sujet que l’intelligence était refusée aux femmes, que nettoyer les vitres et torcher les culs des mômes que les hommes leur ont plantés de force dans le ventre ne permet pas le développement de l’intelligence. En gros, quand on fait la triple journée, qu’on est appropriées et exploitées, on n’a pas la force, le soir, de travailler au développement de notre intelligence. De toute façon, même chez les bourgeoises qui ont ce temps, cet espace et cette énergie, l’intelligence des femmes n’a pour unique fonction que de décorer et de faire sourire les hommes, ravis de surprise, comme devant un petit singe savant. Alors on devrait nous forcer à réfléchir 7 jours puisqu’on est si bêtes. Une pleine semaine devrait nous être à nouveau imposée pour nous rappeler que nous sommes, en tant que classe, des dindes, des idiotes, incapables de prendre une décision pour nous-mêmes, éternelles enfants perdues sans la main ferme de l’homme ou de l’Etat.
  • La réinscription dans la loi de la mention de « situation de détresse ». Si cette mention dans la loi originale répondait à un contexte politique et social particulier, cela faisait bien longtemps – si tant est qu’elle ait été un jour pertinente – qu’elle n’avait plus lieu d’être. Ce que ces militantes refusent, c’est la pourtant indispensable banalisation de l’IVG, geste qui devrait être aussi anodin qu’une extraction dentaire (on rappellera qu’en termes de risque pour la santé, poursuivre une grossesse est plus dangereux que de l’interrompre) ; elles combattent la réduction de l’embryon à l’amas de cellules qu’il est pourtant bel et bien. D’après Dworkin, les conservatrices étaient contre l’avortement car elles voyaient la grossesse comme une manière d’exiger des comptes aux hommes, comme une monnaie d’échange, une garantie que le coït aura un coût pour eux aussi, espérant que son produit pourra être utilisé comme levier, pourra permettre de négocier davantage de protection, moins de violences. Est-ce aux viols et aux violences qu’elle subit que Capucine pense quand elle souhaite réduire et compliquer l’accès des femmes à l’avortement ?

C’est tout le problème des femmes de droite : membres de fait – par leurs conditions de vie, comme femmes dans une organisation sociale patriarcale – de notre classe, exploitées, appropriées par les hommes en tant qu’individus et en tant que groupe, elles restent néanmoins nos ennemies politiques et doivent être (mal)traitées comme telles. Les fréquenter, c’est les voir prendre corps. C’est par conséquent devoir lutter entre le désir d’en avorter une à coups de pieds et l’indispensable compassion (au sens de ressentir avec) que l’on doit à celles qui partagent nos conditions de vie, fussent-elles nos ennemies. C’est, surtout, voir incarner, sous nos yeux, l’apparent paradoxe que Dworkin a tenté d’expliquer : il existe des femmes profondément antiféministes, par stratégie de survie, consciente ou non. On a beau l’avoir lu, il reste vraiment difficile de l’expérimenter.

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