SEUMaine du 8 mars: Être une nerd

Je suis une meuf qui fait plein de choses : j’ai un métier centré sur les autres et le soin, j’aime partager les connaissances, j’aime jouer aux jeux vidéo, j’aime comprendre comment fonctionnent ceux et ce qui m’entoure, j’aime bidouiller et bricoler, j’aime tout ce qui me rend autonome sur le plan concret et intellectuel. J’aime apprendre. J’aime faire. J’aime transmettre. Je suis plein de choses, mais il y a des mots que je peine à employer pour me décrire : « spécialiste de… » « geek », « nerd »… J’ai participé à la fondation d’un hackerspace et je ne me sens toujours pas légitime. J’ai fait des études scientifiques, j’ai dévoré des bibliothèques entières, j’ai déjà enseigné. Je sais faire médiation dans les groupes, je sais amener d’autres meufs à prendre confiance et à se lancer dans des projets. Et en écrivant ces lignes je me sens terriblement dans l’imposture. « Je ne suis pas douée, je ne suis pas capable, il y en a des bien meilleurs que moi. » Voilà ce que je me répète.

Ce discours que je m’assène, des milliers d’autres meufs l’ont aussi en tête. Ce n’est pas ma vie psychique qui génère cet énorme frein, c’est une construction sociale. Celle de la meuf. Une meuf qui s’intéresse à des choses réputées techniques ou scientifiques, une meuf qui aime les jeux vidéo, une meuf qui préfère bricoler elle-même, c’est forcément une imposture. Elle le fait pour se donner un genre, elle le fait soit parce qu’elle n’est pas une vraie meuf, qu’elle est trop masculine, soit parce qu’elle fait la maline pour attirer l’attention des mecs, et il est grand temps de la ré-essentialiser dans son rôle de femme, bonnasse et soutenante, mais surtout : pas pensante.

Récemment, le rapport Gender Scan relève que la proportion des étudiantes en sciences fondamentales a régressé ces dernières années à l’université en France, tombant de 28 % en 2010 à 25 % en 2015 (licence, master et doctorat). Il relève aussi que la proportion d’étudiantes préparant un BTS d’informatique ou de services numériques chutait de 10 % en 2010 à seulement 7 % en 2015, tandis que celle étudiant en IUT d’informatique stagnait sur la même période à 8 %. Les jeunes femmes restent spécifiquement à l’écart du secteur des « sciences, technologie, innovation ». Le rapport interprète ces données comme résultant de l’importance des stéréotypes sexistes, en premier lieu. J’ai choisi un métier du care, je n’ai pas poursuivi mes intérêts techniques et scientifiques. On ne m’y a pas incitée. Il y a une réelle faculté de la plupart des enseignants à rendre les choses complexes et inintelligibles, à te faire sentir que tu ne comprendras pas, et qu’il faudra rester sous la tutelle des sachants. Gamine, j’ai été encouragée à aller vers ce qui m’intéressait et me faisait gagner en autonomie. Mais sortie du cercle familial, jamais je n’ai pas connu de meufs scientifiques ou capables techniquement. Régulièrement j’ai été rappelée à l’ordre : sois douce et gentille, on s’occupera bien de toi. Les maths c’est pas pour toi c’est pour les mecs, c’est la nature leur cerveau est fait pour. L’informatique : attends je vais le faire pour toi, c’est trop compliqué ça ira plus vite. Bricoler ? Non c’est crade, tu peux pas être une meuf bien et bidouiller ta bagnole.

Ce n’est pas seulement une affaire de représentation, c’est aussi une question de transmission et d’occupation de l’espace. C’est une affaire de classe. Dans l’histoire des sciences et des techniques, les noms des femmes sont effacés. Dans les espaces de production et de transmission des savoirs, elles sont peu à parvenir à exister. Dans les entreprises, elles sont discriminées et harcelées. Invisibles, effacées ou abîmées, on ne les connaît pas. Ah si, Marie Curie. Tu vois, y’a une femme scientifique que tout le monde connaît, t’exagères ! Je pense à quelque-unes d’entre elles dont j’aimerais qu’on entende parler. Puisqu’il est question de journée internationale des droits des femmes, et qu’il va falloir encaisser encore un tas de conneries cette année, parlons des meufs nerd. Mettons les en lumière, faisons leur un peu de place, pour voir.

C’est drôle, peu de gens savent que les premières expertes en informatique étaient des femmes. Parce que c’était un métier subalterne au départ. A la fin du 19ème siècle, Pickering, mécontent du travail de ses collègues hommes, décide d’embaucher sa bonne. Elle était sûrement plus consciencieuse que ces abrutis, s’est-il dit. Elle a donc bossé pour peu, vite et bien, comme le font les travailleuses domestiques. Il était ravi. Il a donc continué à embaucher des femmes pour travailler auprès de lui et calculer des milliers de données mathématiques. C’était à Harvard, dans un labo d’astronomie. On les appelle les Harvard Computers, ou harem de Pickering. Elles ont des noms, pourtant : Williamina Fleming, Annie Jump Cannon, Henrietta Swan Leavitt et Antonia Maury.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, de nombreuses femmes ont été des calculatrices d’une précision et d’une rapidité phénoménale, des programmeuses aussi, reprenant bien souvent à la main les calculs balistiques des machines encore peu fiables dans le sous sol de la Moore School of Electrical Engineering aux Etats-Unis.

En Angleterre, au même moment, des femmes étaient recrutées comme opératrices. Elles faisaient de la crypto-analyse et manipulaient les premiers ordinateurs, dans le plus grand secret pour intercepter les messages codés, à Bletchley Park.

Dans les années 60, Katherine Johnson, Mary Jackson et Dorothy Vaughan, trois scientifiques afro-américaines, ont apporté des contributions majeures au sein de la NASA, dans un climat de machisme et de ségrégation raciale. Elles étaient des assistantes, des secrétaires, des femmes noires.

Plus récemment, les premières femmes qui auraient pu partir dans l’espace ont vu leur programme spatial annulé pour ne pas faire d’ombre à un programme du même type mené par des hommes, certains moins qualifiés. Myrtle K. Cagle, Geraldyn M. Cobb, Janet C. Dietrich, Marion Dietrich, Mary W. Funk II, Sarah L. Gorelick, Jane Hart, Jane Hixson, Rhea A. Hurrle, Gene Nora Stumbough, Irene Leverton, Geraldine  Sloan et Bernice T. Steadman n’ont pas volé.

Il y a des dizaines d’exemples de femmes qui au 20ème siècle ont été qualifiées d’ordinateurs humains. Le mot « computer » provient de ces femmes qui calculent. Elles étaient terriblement douées, elles faisaient tout avec leurs têtes, à la main : trajectoires balistiques, déchiffrement de données, trajectoires de satellites… Leur travail était répétitif et peu valorisé, mais essentiel. L’histoire les a rapidement oubliées quand les technologies se sont améliorées. Ce n’étaient plus des secrétaires qui allaient manipuler les machines qui calculent, mais des ingénieurs en informatique. Ceux la, pas de problème, ils ont été reconnus et bien payés. Il y a toutes celles dont le corps a été exploité pour que les sciences et les industries progressent. Je pense aux Radium Girls, des ouvrières américaines exposées pendant de longues périodes à du radium et à des rayonnements ionisants à l’usine de l’United States Radium Corporation à Orange dans le New Jersey au début du 20ème siècle. Je penses à toutes les femmes noires esclaves qui ont servi de cobayes au pionnier de la gynécologie, James Marion Sims. Je n’oublie pas le corps mutilé d’Anarcha.

Ma préférée, je crois bien que c’est Hedy Lamarr, trop bonnasse pour être prise au sérieux. C’était une actrice hollywoodienn, qui a mené sa vie comme bon lui semble. En dehors des tournages, c’était une nerd. Elle a marqué l’histoire scientifique des télécommunications en inventant la « technique Lamarr », un système de codage des transmissions appelé étalement du spectre, toujours utilisé actuellement pour, entre-autres, les liaisons chiffrées militaires, la téléphonie mobile ou le Wi-Fi. Mais elle est devenue une star mondiale parce qu’elle a joué nue une scène d’orgasme, condamnée alors par le Pape… La position des meufs dans les champs scientifiques et techniques peut se résumer à ce qu’on a longtemps retenu d’Hedy Lamarr : une meuf, qui incarne un fantasme de meuf. Je me sens proche d’Hedy Lamarr. Je consacre mon temps de travail au soin et je passe mes dimanches au hackerspace. Sa carrière était celle d’une belle actrice. Peu importe qu’elle fut un génie et une inventrice hors pair sur son temps libre. Nous représentons à nous deux les deux faces d’une même pièce, celle de l’éternel féminin, cette toute petite place rabougrie qui nous est assignée dans la société patriarcale.

Un article du journal des US Armed Forces “Stars and Stripes” dans lequel on peut lire qu’Hedy Lamarr est la compagne d’un homme qui “a fait toute la partie technique” de l’invention de la technique de l’étalement du spectre, et qu’elle ne sait pas trop comment ça marche… (Credit: Wikipedia)

 

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