SEUMaine du 8 mars : pourquoi (encore) écrire, féministes ?

Pourquoi ?

Il y a quelques mois je me suis surprise à en avoir assez de voir les discours féministes déclinés à toutes les sauces. Ça a commencé avec les tshirts vendus dans une enseigne de fast fashion avec écrit #feminist dessus, je crois. Quelle flemme. Mais je n’étais pas seulement lasse des dérives libérales du féminisme, de l’appropriation et de l’assimilation des luttes féministes dans le capitalisme, j’étais lasse des discours féministes, tout court. Fatiguée, et un peu coupable aussi. Mauvaise féministe qui dessert la cause dans l’intimité de ses pensées.

Lasse de voir les mêmes propos tourner en boucle sur twitter, au bénéfice des mêmes personnes qui ne sont plus à convaincre, ou à l’encontre des mêmes personnes qu’on ne convaincra pas (en tout cas pas comme ça). Je me dis qu’à force de se répéter on se fige. Je sens ma pensée en train de geler. Les mêmes arguments assénés comme une fin de non-recevoir, jusqu’à ce qu’ils deviennent stéréotypiques, dogmatiques, morts. Pas de place pour le doute, pour l’ambivalence, je lâche l’affaire dès que j’entends ou lis quelque chose qui me semble un peu foireux, ou qui ne va pas dans le sens de ce que j’estime être juste.

Ma pensée se rétrécit à mesure que lis des articles, que j’écoute des podcasts, de qualité inégale. Qu’est-ce qu’on fait de tout ces mots, écrits, enregistrés, partagés ? Ils sont lus, entendus, oubliés ? À quoi servent-ils, à qui ? Il y en a trop !

Trop, peut-être, mais s’il y a de plus en plus de discours féministes, c’est qu’il y a de plus en plus de discours, tout court. Tout le monde s’exprime et a à disposition une profusion de plateformes pour diffuser ses propos, féministes et anti-féministes, pareil. Alors c’est la guerre à qui criera le plus fort ?

J’en suis là de mes réflexions quand je retrouve une anthologie de Strike! Magazine prêté par un ami, les publications de novembre 2012 à décembre 2014. Je feuillette. Ça parle surtout de lutte économique, anti-capitaliste, anarchiste, syndicale. C’est intéressant de voir ce qui se pensait, ce qui se disait il y a seulement 6 ans. Je lis un article de 2012 qui parle de la ZAD de Notre-Dame des Landes au moment même où le projet d’aéroport est abandonné, en janvier dernier. Il y a des choses qui ne m’intéressent pas, ou sur lesquelles je porte un regard critique, notamment la récurrence du discours autour des 1%, mais le mouvement Occupy venait juste de commencer, en 2011, c’est vrai. Un autre article parle de manière complètement idéalisée du Bitcoin – mais je n’en aurais rien su, de cette idéalisation, si je l’avais lu au moment de sa parution (déjà parce que je ne connais rien à ces problématiques-là, mais c’est un autre sujet.) Ça me fait réfléchir.

Peut-être que la réponse est là. Pourquoi écrire ? Pour pouvoir (se) relire. Pour éviter le gel de la pensée, pour rester dans un processus de réflexion et dans des luttes vivantes. Le processus : l’échange, le dialogue, le changement, l’adaptation au réel inévitable alors même que notre but est d’adapter le réel à nos espoirs. L’un ne peut aller sans l’autre. Lire et relire permet d’engager un processus réflexif indispensable, et se rappeler que nous avons encore tant à apprendre. J’ai un peu honte, honnêtement, lorsque je relis ce que je pouvais écrire en 2012. Pourtant, je ne devrais pas, je veux aimer le processus et les échanges qui m’ont permis d’évoluer, de comprendre le monde à mesure qu’il change avec moi dedans.

Alors voilà : écrire, enregistrer, c’est garder une trace. Avoir une histoire. Un support matériel, tangible d’un discours féministe dans un contexte matériel donné. C’est rendre nos discours archivables, disponibles pour d’autres, aujourd’hui ou demain. Parce que oui, après tout, pour qui écrivons-nous ?

Pour qui ?

Dans ma lassitude des discours produits – principalement sur twitter, facebook – il y a la question de l’adresse. Plus le temps passe, plus je pense qu’il faut savoir à qui l’on s’adresse, précisément, et adapter le support, le moyen de diffusion en fonction. Et cela vaut aussi pour la réception : toutes les formes de discours n’ont pas la même valeur politique, toutes ne nécessitent pas d’être débattues, et parfois une parole publique destinée à quelques centaines d’abonnés peut bien rester cantonnée à ce petit cercle-là. Alors j’ai décidé, les threads twitter qui partent sur du « vous » flou, les tweets cités et recités qui avalanchent en shitstorm où plus personne ne débat plus de la même chose, ne s’adressent pas à moi. Je ne les lis plus.

À qui je m’adresse, donc ? Il me semble évident que nous produisons du discours d’abord pour nous, en tant qu’individu. On le fait parce qu’on en a besoin pour faire sens du monde, pour évacuer la colère, pour être lues et savoir qu’on n’est pas seule. Et puis, dans un deuxième mouvement, pour s’organiser ensemble. Pour permettre à soi et aux autres d’élaborer un discours féministe qui leur servira d’auto-défense dans la vie de tous les jours. Tous les discours ne le permettent pas, mais je crois que c’est ça, la valeur première d’un discours militant. Comme on se rassemble pour apprendre à se défendre physiquement contre des agressions, les discours diffusés sur internet nous permettent de nous rassembler et d’apprendre l’auto-défense intellectuelle. Plutôt que de me « déconstruire », j’ai appris à me défendre de ce que le patriarcat m’avait inculqué. Intérieurement tout d’abord. Et, quand je me suis sentie prête, verbalement. Nous sommes de plus en plus nombreuses à le faire.

Pour qui écrire, pour les femmes, donc. Je parle de sexisme, de partage des tâches ménagères, de règles, de poils, de contrôle du corps et de l’habillement des femmes, de stéréotypes de genre, de travail du sexe, de sexualité, d’avortement, de maternité, de violences conjugales, de viols, avec la majeure partie des femmes que je côtoie. Surtout avec celles qui ne sont pas encore convaincues, radicalisées. C’est elles que je veux convaincre. C’est épuisant mais si je dois utiliser mon énergie, c’est pour ça, c’est ce qui m’est important. Quand je reprends un homme sur une remarque sexiste, ce n’est pas pour lui, ou même contre lui. Ne pas placer les hommes cisgenre au centre de mes préoccupations, c’est ce que m’ont permis ces 15 ans d’éducation féministe au travers des écrits et des paroles d’autres femmes. C’est très libérateur. Quand je reprends une remarque sexiste c’est pour me défendre, pour signifier aux autres femmes présentes et à moi-même que ça ne passe pas, que je ne rirai pas avec gêne pour faire passer ce moment désagréable.

Récemment, pendant une pause déjeuner je discutais avec deux autres femmes de la polémique autour de la tribune pour la « liberté d’importuner » (devenue “la tribune de Deneuve”…) Un collègue passe et dit « vous ne parlez que de ça en ce moment ! » J’ai répondu du tac au tac « et ça te pose problème ? », il a répondu « non, mais vous ne parlez que de ça, c’est vrai » et nous avons repris la conversation. Ce que j’aurais voulu avoir l’esprit de répondre du tac au tac c’est « oui, et j’aimerais bien pouvoir parler d’autre chose ».

J’aimerais parler d’autre chose mais je ne peux pas, car je n’ai pas le luxe, comme un homme cisgenre, de vivre dans un monde où le sexisme est simplement un sujet de conversation un peu envahissant. J’aimerais parler avec mes amies d’autres sujets qui me passionnent, parce que je suis fatiguée. J’aimerais économiser de l’énergie pour pouvoir penser autre chose que les luttes sociales (en général, pas juste le féminisme d’ailleurs) et avoir l’espace psychique disponible pour créer, tiens. Créer comme le fameux homme blanc riche valide cis et hétéro, oui, ce serait beau (et reposant). N’avoir à se préoccuper que de sa névrose, c’est déjà un bon programme il me semble.

Alors puisque dans la vie quotidienne je n’ai pas ce luxe, je me mets en retrait sur ces plateformes numériques qui viennent accueillir nos discours militants. Je peux le faire parce que je sais que d’autres ont encore beaucoup à dire et à écrire. Je sais que d’autres avant moi ont écrit plus que je n’aurais jamais le temps de lire. Aucune voix n’est indispensable, aucune n’est universelle, ce qui compte c’est que nous puissions nous exprimer et que chacune, sur son chemin, trouve ce dont elle a besoin pour avancer à ce moment-là, pour se rapprocher des autres femmes et construire avec elles. C’est pour elles, pour nous donc, que nous écrivons.

Et maintenant, je me tais.

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