SEUMaine du 8 mars : Couple hétéro et charge émotionnelle

Il y a la charge mentale, la prise en charge de toute initiative et appréhension concernant le foyer, les enfants. Et puis il y a la prise en charge émotionnelle de l’autre, l’ajustement permanent pour montrer à l’amoureux qu’on n’est pas un danger, voire même, qu’on peut le “réparer”. A quel moment je m’en suis rendue compte ? Que le malaise était latent, qu’il prenait de plus en plus de place, que pour éviter une embrouille, je préfère céder et “prendre sur moi” ? La somme de mille petits renoncements au quotidien, qui aboutissent à une domestication lente, un polissage pour que tout roule, pour éviter de redire mille fois la même chose, revendiquer sa part de territoire, marquer ses limites. Vivre en couple, c’est accepter de céder sur des choses “moins” importantes que d’autres, c’est poser, construire, déconstruire, pour que ce qui compte “vraiment” soit préservé : respect, s’assurer de ne pas subir de violences physiques, de ne pas tout gâcher, de voir ses principes respectés. Ce travail (gratuit) de “charge émotionnelle” va au-delà du simple soutien moral et pour lequel on n’est pas qualifiées, me prend une énergie folle. Tout lisser, tout policer, évoluer dans l’espace contraint d’une gestuelle rassurante, d’une présence inoffensive, d’une mise à disposition permanente, jusqu’à l’étouffement.  Mais pour ce travail là, moins d’énergie pour le reste ; toutes ces petites actions du quotidien qui font qu’on est à l’écoute, disponibles immédiatement, dans une fusion qui rassure l’autre dans ce qu’il a de fragile, d’intime. Prendre la place de la mère, de la soeur, de la maîtresse, switcher entre toutes ces étiquettes, ne pas changer trop brusquement de comportement, ne pas saisir trop vite ni trop longtemps son téléphone, voir les ami-es qu’il connaît, qui le rassurent, avec qui il n’y a aucune ambiguïté, rester dispo par texto, tout se dire, tout se révéler, laisser entrer l’autre dans son jardin, lui laisser toute la place, et quand il faut reprendre le terrain, se rendre compte que tout porte son empreinte.


Le rassurer, être à l’écoute même quand on n’a pas envie, quand on ne peut pas, quand on a besoin d’être seule. Ne pas pouvoir être seule, trouver des stratégies pour le faire -s’isoler, boire un café, prétexter plein de choses, surtout ne pas lui dire qu’on a besoin d’être seule -sans lui, sans discuter, juste pour rêver, imaginer, faire le bilan, décompresser. Se justifier a priori pour éviter la question gênante -c’est qui qui t’envoie des textos à minuit ? Pourquoi tu regardes par la fenêtre quand je te raconte ma journée, ça t’intéresse pas c’est ça ? La mise à disposition permanente affine mon comportement au fur et à mesure, je me surprends à faire deux choses à la fois -l’écouter assez attentivement pour qu’il ne pète pas un plomb, tout en rêvant à moitié parce qu’il faut bien rêver quelques fois. Faire à manger et rigoler à ses blagues tout en pensant à un truc intime dont je n’ai pas envie de lui parler. Etre à la fois entièrement disponible pour lui tout en grappillant quelques espaces de liberté quand je suis à deux doigts d’étouffer : la douche un peu plus longue que d’habitude, une sortie où je mise tout pour me défouler enfin, un deuxième verre en terrasse pour ne pas rentrer trop tôt. Ne pas lui montrer qu’il est intrusif, que merde on n’a pas à se rendre des comptes en permanence, finir par rendre des comptes sur un ton gentil, soupirer de soulagement qu’il n’ait pas cherché plus loin. La jalousie et l’insécurité émotionnelle sont permanentes, et elles ne concernent pas que mes potes et collègues masculins. Je dois le rassurer sur mon avenir -non je ne vais te quitter pour quelqu’un de plus “intéressant” -sur mon présent -non ce n’est pas parce que je regarde par la fenêtre que tu as perdu tout intérêt pour moi, sur ma façon d’être -non ce n’est pas parce que je chille cinq minutes sur facebook que j’ai un problème latent vis-à-vis de toi. Je me demande quelques fois si je ne me restreins pas dans mes ambitions parce qu’il est tellement instable que me voir éclore lui serait douloureux. Que ça remettrait en cause sa propre valeur. Je ne sais plus si je suis une jauge d’appréciation ou simplement une personne qui ne doit surtout pas lui faire de l’ombre, lui échapper, même en pensée.

L’épauler, des fois au bout de nos forces, le voir grandir, mûrir, s’affirmer, s’imaginer s’il partait gonflé d’ego et de confiance en lui, pendant qu’épuisées, on se rend compte qu’on a investi dans l’autre et qu’on s’est oubliées petit à petit, pour que le couple vive. Le laisser donner le tempo des humeurs de la journée, gueuler quelques fois, oublier la moitié des griefs, se contenter de la paix des braves, se réconcilier sur l’oreiller comme un sursis en attendant la prochaine enclave. Laisser un goût amer teinter les petits sacrifices du quotidien, boire plus de café, relativiser, se remettre en question, tout planifier pour que ça roule tranquillement et que notre énergie mentale passe ailleurs. Répondre gentiment au téléphone “oui, j’arrive dans une heure à peu près, tu me manques, jtm”, et regarder l’heure 12 fois pour pas être trop en retard -même si la soirée commence à peine à être drôle. Revenir, raconter tout, même ce qui est pas intéressant, lui dresser le portrait précis de notre vie sociale, histoire qu’il ne se sente pas trop en danger quand on est dehors sans lui.

Ne surtout rien faire qui pourrait lui donner l’impression qu’il n’est pas/plus le centre du monde. S’astreindre à tout, pourvu qu’on ne soit pas la cause de son mal-être, et des discussions et ajustements perpétuels, négocier, imposer quelques fois, se satisfaire de ce modus vivendi, après tout on l’aime, notre mec, avec ses défauts, même s’ils prennent le pas sur mes envies, ma liberté, de ton et d’agir.

Alors bien sûr la vie de couple exige quelques sacrifices. Bien sûr le soutien moral, l’écoute, la bienveillance -mais à quel moment on passe à l’étape d’après, celle de la relation toxique, affectivement abusive, à cet espèce de polissage continu de toutes nos habitudes pour qu’elles s’ajustent à l’autre, au point de s’oublier quelques fois ? A quel moment on prend conscience que cette mise à disposition permanente est en train de nous domestiquer tout à fait, tout doucement, par étapes ?

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