SEUMaine du 8 mars : l’autonomie

Dans le cadre de la SEUMaine du 8 mars, trois voix de meufs sur un seul thème : l’indépendance.

Autonomie : nom féminin, du grec autonomia, capacité d’une personne à être indépendante, faculté d’agir librement.  Vivre seule, quand on est une femme, est une des options de vie pour le futur qu’on ne nous présente pas. Cette possibilité est, au mieux, passée sous silence, au pire, dénigrée, présentée comme un échec, une abomination. Ainsi, on grandit dans l’idée que seules les femmes ratées vivent seules, celles que les hommes ont rejetées, celles qui n’ont pas assez de valeur pour en avoir un de mec et pour le garder, les folles, les lesbiennes, les inadaptées, celles qui n’ont pas su faire, celles qui seront irrémédiablement malheureuses, desséchées, qui finiront dévorées par leur chat ou leur berger allemand. Sauf que.  

J’ai 30 ans et je vis seule depuis un an. Je n’ai jamais vécu en couple, mais j’ai été en coloc la majeure partie de ma vie.

Pour moi, la vie seule est un sacrifice et une question de moyens, d’abord financiers. Si j’ai majoritairement vécu en coloc, c’est parce que mes revenus ne me permettaient pas de vivre seule ; la vie à plusieurs m’a surtout été imposée, ça n’était pas un choix. On le sait, les femmes sont toujours plus précarisées que les hommes, ce qui les rend souvent dépendantes d’eux. Beaucoup de mes amies vivent en couple car ça leur revient moins cher, surtout à Paris. Aujourd’hui, plus de la moitié de ce que je gagne passe dans mon loyer et mes charges.

Pour moi, vivre seule est un luxe, j’ai l’impression de me battre pour continuer à l’avoir. Pourtant, je mentirais si je disais que ça ne comporte que des avantages. En tant que femme, je me sens constamment en danger en vivant seule, je lutte quotidiennement contre des angoisses. Quand j’étais plus jeune, une fille qui vivait à côté de chez moi a été tuée chez elle, assassinée de plusieurs coups de couteaux. Le meurtrier n’a jamais été retrouvé. Ce jour là, j’ai eu l’impression que le danger était partout, même dans le logement que j’envisageais jusque là comme un refuge, un abri par rapport à la dangerosité de l’espace public. Dans la presse, les titres disaient : « assassinée alors qu’elle se trouvait seule chez elle ». Depuis, seule chez moi, je me sens une cible.

Je suis toujours terrorisée quand quelqu’un sonne ou toque à ma porte ; parfois je reste pétrifiée, le cœur battant, je ne bouge plus jusqu’à ce que la personne s’en aille. J’ai peur de parler et que celui devant ma porte, que j’imagine toujours homme et malveillant, entende ainsi que je suis une femme seule. Sous la douche, je deviens parano, j’ai toujours peur que quelqu’un s’introduise chez moi. Ça m’est souvent arrivé de sortir les cheveux pleins de shampoing pour vérifier qu’il n’y avait personne, à cause d’un bruit suspect. Bizarrement, la nudité m’expose : toutes les angoisses deviennent plus fortes quand je suis à poil chez moi, je ne ressens aucun bonheur à l’être, j’ai l’impression d’être encore plus une proie. Comme si je ne pouvais pas être vraiment seule.

Le sommeil est aussi compliqué. Il y a quelques années, je n’aurais pas été capable de dormir seule dans un appartement. J’y arrive aujourd’hui, mais à plusieurs conditions : je dois pouvoir avoir un contrôle visuel immédiat sur tout l’appart (je ne peux pas dormir seule dans un grand appartement ou dans une maison), et je me barricade le plus possible avant d’aller me coucher.

Malgré cela, être seule est un réel bonheur : bonheur de ne descendre une poubelle ne contenant que mes déchets, de ne laver que ma crasse et ma vaisselle, de ne pas être apprêtée et maquillée. Mais j’ai l’impression qu’il s’obtient au prix de beaucoup d’efforts.

J’ai 34 ans et je sors de 15 ans de vie commune ininterrompue, simultanément collective et conjugale. Je n’ai jamais eu les moyens de faire autrement. Si aujourd’hui, je n’étais pas hébergée par une amie proche, je n’aurais pas su ce que c’était de vivre comme ça. Grâce à elle et en dépit de la précarité de la situation, je vis seule. Vraiment seule. Et c’est bien tardivement que je découvre, avec une délectation sans cesse renouvelée, les joies de l’autonomie, de l’indépendance, en étant une femme.

J’aime me taire. Enfin, avoir la possibilité, l’opportunité de la boucler, des heures, une journée même si nécessaire. Me lever, ramper jusqu’à la machine à café, les cheveux hirsutes, sans qu’aucune présence humaine ne me contraigne à dire ne serait-ce que bonjour. Rester silencieuse, garder ma voix à l’intérieur, enfouie, jusqu’à ce que j’aie envie d’initier et d’entretenir une conversation. Je peux rester emmitouflée dans un plaid sur le canapé, volontairement muette, délibérément murée, à écrire aux copines sur internet. Je n’ai alors aucune forme de représentation, de mise en scène de moi à produire ni offrir – notamment à un.e partenaire. Mon pyjama et le souvenir déjà lointain de la douche de la veille me collent parfois à la peau jusqu’à 16 heures mais personne n’en est témoin, à part moi. C’est réconfortant et agréable. Grisant. Personne non plus pour bavarder, pour passer une musique que je n’ai pas envie d’entendre, pour s’agiter autour de moi dans l’appartement, pour faire des bruits de vaisselle ou d’aspirateur, pour demander quand je ferai les courses ou ce qu’on mange ce soir ou si je viens chez sa mère dimanche. Je suis seule. Et quand d’un coup cette pensée me traverse l’esprit, cela me fait toujours sourire, même 6 mois après m’être installée ici. Je reste surprise du confort miraculeux de l’indépendance dont je bénéficie.

J’aime zoner. Je pense qu’aucun endroit ne devrait nous être interdit, à aucun moment de la journée ni de la nuit. Les femmes devraient pouvoir être partout, tout le temps. Et c’est un peu ce que je fais. Vivre seule, c’est n’avoir de compte à rendre à personne (même si l’on est en relation par ailleurs). Déjà, aucune sortie n’est à négocier : je choisis ce que je fais, avec qui, à quelle heure, pour faire quoi, combien de temps ça dure, quand et comment je rentrerai chez moi. Il n’y a pas besoin d’avoir un.e partenaire particulièrement jaloux ou inquiet pour que la personne qui partage notre vie ne se trouve en position de négocier nos déplacements : difficile de partir en soirée sans avoir à répondre à la question – souvent inoffensive dans l’intention – d’où l’on va et pour faire quoi. Quand bien même, on récolterait alors un “amuse-toi bien”, il est assez fréquent de devoir envoyer un texto pour dire que l’on est bien arrivée, de devoir prévenir l’autre si jamais on change de soirée ou que celle-ci se prolonge, voire même de recevoir un “ça va ?” inquiet, si l’on dépasse l’heure du couvre-feu tacite. Autant de contraintes qui grignotent, subrepticement, notre autonomie à nous déplacer. Quelqu’un s’inquiète pour nous, parce que femmes seules dans un espace public nocturne qui nous menace explicitement et c’est quasiment impossible de ne pas répondre à ces messages sans créer un drame. Alors bien sur, tous les partenaires avec lesquels on ne vit pas ne sont pas aussi exigeants, toutefois vivre avec quelqu’un c’est être systématiquement contrainte de rendre des comptes, à tous les coups, c’est le pendant de l’espace partagé.

Devenue autonome, j’aime plus que tout changer de soirée, en faire plusieurs, traverser Paris pour rejoindre tel ou tel groupe d’ami.e.s, pouvoir être spontanée dans mes désirs de fête ou de sociabilité, n’avoir à informer personne de rien, être libre d’assurer ma propre sécurité, n’avoir aucun partenaire anxieux à rassurer. J’aime rentrer, un peu saoule dans le bus de nuit, en capuche et short court, écouteurs vissés, observer les oiseaux de nuit et être témoin de situations souvent délirantes. J’aime aussi descendre du bus d’un coup, à un endroit que je trouve joli, m’y promener en fumant une clope et attendre le prochain. Personne ne m’attend, personne ne s’inquiète, personne n’exige  un compte-rendu heure par heure de mon emploi du temps, personne ne me rappelle que je n’ai rien à faire là, à cette heure-ci, dans cette tenue, et que je ferais mieux de rentrer.

Enfin, j’aime être triste en paix. L’absence de témoin devant lequel je devrais soit pleurer, soit faire des efforts pour ne pas pleurer est le dernier élément constitutif de cette autonomie nouvelle pour moi. M’asseoir et fondre en larmes, laisser mon nez couler et mes yeux rougir, entendre s’échapper des sanglots bruyants dans un silence total est incroyablement confortable, un soulagement. Personne n’est là pour me demander ce qui ne va pas, ce qu’il m’arrive, ce qu’il peut faire pour m’aider, me forçant par là à ravaler mes sanglots pour répondre à ces questions. Plus besoin, pour éviter ça, d’aller pleurer dans la salle de bains, assise sur les chiottes, le bruit de la douche couvrant mes pleurs. Parfois, j’ai juste besoin de laisser sortir un peu du malheur que mon coeur contient, comme on purge un radiateur. J’ai besoin d’être seule pour le faire, sans craindre ni question, ni compassion même. Sans me retenir ni me cacher. Vivre la tristesse et la mélancolie et la peur sans témoin, quand ça m’est nécessaire, sans élaborer de stratagème de dissimulation, sans explication à donner, sans que quiconque ne me prenne dans ses bras pour mettre un terme à cette brutale mais salvatrice expression de mes sentiments.

Vivre seule, c’est du silence et de la liberté. Celle d’être, de choisir et de ressentir.

Je n’ai pas vu les années passer depuis le jour où j’ai hoqueté dans un téléphone que je ne vivrai plus jamais avec quelqu’un, bouffée de tristesse, constat affirmé mais résigné aussi, comme si c’était  une tare de plus à mon actif.

Je sentais la laisse bien avant de l’enlever, malgré des partenaires/cohabitants me laissant une liberté totale, conditionnée à des attentes légitimes (prévenir quand je rentrais tard) attentes que j’avais également vis-à-vis deux,  parce que c’est ce que fait la vie commune.

Easy listing comme dirait Georges.

Quand je rentre, il y a un apaisement indicible contenu dans le simple geste de déverrouiller la porte de mon appartement en sachant que, hormis le chat, personne ne m’attend.

Tomber le masque en même temps que la veste, passer en coup de vent  et enfiler un t shirt propre pour ressortir aussitôt ou échouer dans ma couette sans aucun regard posé sur ma mine, mon humeur bonne ou mauvaise, ne pas faire bonne figure, de toutes façons je n’ai jamais su faire.

Assumer ma crasse comme mes maniaqueries. Vivre rideaux fermés toute la journée si ça me chante, écouter 100 fois le même morceau, faire la vaisselle avec la radio, lire des nuits entières le chat lové à moi sans craindre de réveiller l’autre, manger à n’importe quelle heure ou sauter un repas sans susciter d’interrogation. Le dimanche, laisser la matinée s’étirer jusqu’à pas d’heure, un café après l’autre, savourer le lit immense en silence, oublier jusqu’au son de ma voix.

Gérer ma propre merde, mon épuisement, mes larmes en solitaire. Ne plus être pleine de ces hurlements rentrés et esclave de mes explosions cycliques, pouvoir rester dans le noir sans interruption possible. Me regarder en face et ne pas avoir de miroir, ne pas vivre dans la crainte de la lueur d’inquiétude dans le regard de l’autre, me mettre en vacances des autres à domicile.

Travailler seule dans le bruissement du papier ou regarder le ciel depuis mon lit en écoutant hilare les saillies verbales des gars au pied de l’immeuble.

Marcher la nuit et se rendre insaisissable, jouer avec l’idée de disparaître.

Vivre seule c’est Paris en août, les rues désertes et les magasins fermés, le son de mon pas sur les pavés, mes propres pulsations.

Quand je sors, que le premier RER est trop lointain et que la perspective d’un Noctilien glacial me fatigue d’avance, pouvoir échouer dans les canapés des amis ou les lits des amants sans prévenir qui que ce soit. Et apprécier ponctuellement ce qui me fait horreur au quotidien, tous leurs gestes matinaux, redevenir spectatrice de la vulnérabilité des autres au réveil, choisir d’offrir la sienne aussi, de loin en loin, à temps partiel.

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