Car personne ne nous a invité.e.s

Nous sommes déterminé.e.s à ne pas nous laisser déterminer.

« J’ai suivi les cours pour pas avoir un cerveau de tocard,

ça protège pas de la belle étoile ou du morceau de ton-car. »  (1)

 

Quand j’étais môme, comme beaucoup de petits garçons, je voulais être astronaute. Ou Pompier. Mon père était peintre en bâtiment. Comme la plupart des parents, il regardait avec tendresse mes démonstrations d’ambition enfantine, mais ajoutait souvent : « tu sais, mon fils, ce que je te souhaite, c’est de travailler au chaud, dans un bureau ». Chez le gamin que j’étais, cette affirmation ne suscitait guère d’enthousiasme, mais j’ai compris des années plus tard à quel point mon père avait raison.

Dans la petite ville de province où j’ai grandi, on n’était que quelques gosses noirs et arabes dans la cour de récréation de la maternelle. Dès le CP, la machine à broyer de l’échec scolaire est venue mettre un impitoyable coup de marteau derrière les têtes de beaucoup d’entre nous. Il y avait dans notre école primaire une orthophoniste. Elle prenait en charge, une à deux fois par semaine, des enfants rencontrant des difficultés dans leur parcours. Aucun des enfants qu’elle suivait n’était blanc. Bien sûr, à l’époque, le fait qu’elle tentait en vain d’apporter un traitement médical à une question sociale et raciale m’avait échappé. Par le fruit du hasard, elle devint l’ami de ma mère, ce qui ne l’empêchait pas de vouloir brider l’ambition – bien sûr déraisonnable –  que celle-ci nourrissait pour ses enfants, avec un sourire à la fois désolé et définitif : « mais tu sais Fatma (2), seuls 2 % des enfants des enfants d’immigrées réussissent à avoir leur bac ». Je n’ai jamais su d’où cette femme qui se disait « de gauche et fière de l’être » tirait ces chiffres invraisemblables (3), mais en revanche je me rappelle très bien la réponse de ma mère : « Et bien ce sera les deux miens. »

Au-delà des statistiques plus ou moins fondées et des études de sociologie sur la reproduction scolaire – relire Bourdieu (4) -, je ne sais pas si on dit assez à quel point l’échec scolaire broie moralement des gosses. Entre la maternelle et le primaire, j’ai vu beaucoup de sourires d’enfants mourir, et des visages de mômes s’alourdir du poids de l’irrémédiable impasse. Bien sûr, c’est eux les premières victimes de la moissonneuse. Mais même chez celles et ceux qui s’en sortent un peu mieux, la pression parfois énorme que mettent les parents laisse des traces, toute la vie. Ceux qui militent pour la « responsabilisation » (5) n’ont jamais eu de parents immigrés, obnubilés par la réussite de leurs enfants. Ils sauraient sinon à quel point le poids des espoirs disproportionnés mis sur les épaules des petits que le système scolaire rejette en même temps, est lourd. Ils sauraient les injonctions des parents, leurs exhortations, leurs menaces et parfois, leurs raclées. Ce fardeau sur des épaules trop frêles est redoublé par la mise en concurrence perpétuelle et anxiogène du système scolaire français (6). Peu d’entre nous en sortent complètement indemnes. Aujourd’hui encore, la nuit, je fais très souvent ce lancinant cauchemar : je suis au chômage, je suis contraint de retourner au lycée quelques semaines avant le bac, mais faute d’avoir suivi les cours pendant l’année, je rate lamentablement toutes les épreuves, et je suis pris aux tripes par l’angoisse d’assumer ma faillite devant la famille. Heureusement, moi, je me réveille.

Ce ne sont pas que les gosses qui morflent d’ailleurs. J’ai vu des parents pauvres se saigner aux quatre veines pour que leurs enfants réussissent. Certains investissaient dans des cours du soir. D’autres inscrivaient leurs mômes dans les écoles privées. Ils disaient en arabe à ma mère, catégoriques : « si c’est payant, c’est que c’est mieux pour les enfants, ils seront mieux surveillés, ils travailleront mieux à l’école ». C’est évidemment tout le contraire qui s’est produit (7).  Ces daronnes et ces darons, la réussite de leurs mômes, c’est souvent le dernier espoir d’une vie faite de souffrance et de désillusions. Et c’est souvent la dernière souffrance et la dernière désillusion.

« Aujourd’hui tu vas voir la conseillère d’orientation

elle te sort ouais moi j’ai un bon plan pour vous

Faites un BEP Chaussure » (8)

 

Dans ce grand jeu de massacre, la plus impitoyable vague d’élimination, ce fut à la sortie de la 3ème (9). La plupart de mes copains furent expédiés sans forme de procès vers les filières dites « professionnelles ». Au terme d’un parcours chaotique d’humiliations et de déceptions, leurs résultats étaient mauvais : mais ce n’était pas qu’une question de résultats scolaires. La relégation des enfants racisés, leur condamnation à échouer, elle est aussi inscrite en caractère gras et néanmoins invisibles dans les dispositifs d’orientation. Mon parcours scolaire était bon : et pourtant le conseiller d’orientation, après avoir jugé d’emblée en me dévisageant que je n’étais pas « très typé » pour un arabe, me recommanda de m’orienter vers une formation de chauffagiste. Je fus je dois l’avouer décontenancé à plus d’un titre. D’abord parce qu’aussi respectable que fut cette carrière, ma maladresse proverbiale aurait fait de moi un danger public. Mais aussi parce que je pouvais légitimement au vu de mes résultats espérer poursuivre en filière générale. Le conseiller me répondit, affirmatif et plein de mansuétude :  « oui mais tu comprends, si tu gagnes ta vie rapidement, tu pourras aider tes parents ». il nous a bien fallu résister à de si délicates attentions. Je m’estime particulièrement chanceux d’en avoir eu les moyens. Et plus encore d’avoir pu continuer par la suite, jusqu’au bac, jusqu’à la fac.

Évidemment, j’étais seul désormais. Plus de copains arabes ou noires dans la cour de récré. Dans mon lycée bourgeois de province, les autres élèves étaient blancs et riches. On n’appartenait pas au même monde. Ils se moquaient de mes fringues de pauvre, de ma trousse déchirée, de mes jogging premier prix. Rarement en face, cela dit, et les relations restaient cordiales : ça aurait sans doute écorché leurs égos de me mépriser trop ouvertement. Il y avait bien celui qui faisait tout le temps des blagues racistes, mais pour « rigoler », et qui, j’en suis persuadé, croyait lui aussi me faire l’aumône de sa compagnie. Bien sûr, je n’avais pas de vrai copain dans cette enceinte-là, encore moins de copines : les barrières raciales, si elles savent parfois rester invisibles, demeurent dans ces cas là tout aussi infranchissables.

Ceux qui croyaient bien m’aimer surtout, c’était les profs. J’étais l’exemple que leur système méritocratique pouvait réussir. Je suis devenu un trophée vivant, la démonstration basanée que le racisme n’existait pas, puisque moi, j’existais, dans leur horizon visible. Pourquoi se le cacher ? J’en ai joué, jamais consciemment bien sûr, mais parfois il est plus facile de nourrir la bonne conscience affamée des blancs que d’affronter nu la férocité de leur racisme.

Mais tout ça, finalement, ça renforce la rage d’y arriver. Je me suis construit à l’école ou au taf sur une colère sourde, jamais franchement exprimée, mais toujours quelques part à faire battre le fond de mes tripes. Celle d’y arriver en dépit des obstacles, de jamais lâcher le morceau.

Car « s’en sortir » « réussir » « faire des études », si c’est le rêve de beaucoup de parents, c’est bien plus pour les enfants racisés : c’est un projet politique.

Quand on est fille ou fils d’immigré.e.s, on ne réussit jamais uniquement que pour soi-même.

On engage souvent notre famille, qui met des espoirs parfois insensés en nous, au prix d’investissements financiers et émotionnels représentant toute une vie. Car pour des gens qui n’ont vécu que des humiliations depuis leur arrivée en France, qui ont été relégués aux emplois les plus difficiles, ceux dont les blancs ne voulaient pas, celle ou celui qui réussit prend une revanche collective sur des années d’exploitation. Pour moi, comme pour beaucoup d’entre nous, chaque réussite scolaire, et surtout chaque diplôme, était l’objet d’une vraie célébration, d’un moment de joie collective, familiale, et parfois au-delà. Chacun se sentait un peu dépositaire de la réussite d’un.e seul.e, un peu comme une coupe du monde en modèle réduit.

Mais il ne s’agit pas simplement de fierté ou d’estime de soi : on parle ici très concrètement d’enjeux financiers et de solidarité sonnante et trébuchante. Il y a des familles dans la dèche, et quand on dit famille, cela va souvent jusqu’au bled (10).

Gagner correctement sa vie comme personne racisée, c’est pas simplement pouvoir s’acheter le dernier i-phone : c’est souvent aider ses parents qui gagnent une retraite de misère, après s’être brisé la santé sur le ciment de VOS bâtiments, ou sur l’émail brillant de VOS chiottes.

Alors pour nous cette réussite n’est jamais gratuite. Et il faut continuer à la gagner chaque jour, car elle n’est jamais non plus acquise.

Car le taf est encore plus impitoyable pour nous. Il nous faut trimer bien plus que les blancs, pour une réussite bien plus modeste.

Les personnes racisées connaissent ce cycle récurrent dans le monde du travail dès que vous affichez un peu de réussite, aussi modeste soit-elle (mais ça vaut aussi dans les cercles personnels, militants, amicaux et amoureux). Il n’y a pas besoin d’être patron du CAC40 : ne plus être le dernier échelon de l’échelle suffit.

Se déroule d’abord une phase de « fétichisation » : en tant que produit exotique, notre proximité est recherchée comme celle d’un trophée de valeur, qui permet au dominant de clamer à la face du monde : « je ne suis pas raciste ! J’ai un ami non blanc ! » On nous confie des dossiers, on nous invite aux pots, on nous sourit. Je le confesse : il  m’est arrivé de me laisser griser par cette euphorie des blancs, et de me laisser amadouer. Comme tout le monde, on aime se sentir aimé.e ou tout simplement apprécié.e pour ce qu’on fait, même si ce faux-témoignage n’est que du toc.

Mais rapidement, le décor en trompe-l’œil s’effondre lorsque commence la phase de démolition. Celle-ci est méthodique, progressive, mais inéluctable. Les blancs tiennent frénétiquement à leur estime d’eux-mêmes. Ils ne vous attaqueront pas toujours frontalement mais n’en doutez pas : si vous occupez une fonction autre que subalterne, ils ne le vous pardonneront pas. Ils convertiront alors l’oppression structurelle en querelle individuelle et le racisme, en mesquineries interminables. Vous allez faire des erreurs : on ne le vous pardonnera pas. Vous allez avoir des coups de mou : on ne vous le pardonnera pas. Vous allez finir par tirer la gueule : on ne vous le pardonnera pas. Par mes patrons, j’ai été jugé plein de duplicité, peu fiable, retors, tire-au-flanc, laborieux, indécis, naïf, colérique, buté, radical, trop méchant ou trop gentil. Souvent en même temps, tant il est facile de réactiver les clichés racistes déjà prêts à l’emploi dans l’imaginaire des blancs.

En toute fin de cycle, si tout se déroule selon le schéma prévu, vous êtes essoré.e. La sophistication ultime du système, c’est que c’est vous qui vous sentez minable, nul, inapte. Vous avez mérité ce qui va vous arrivez : la porte, la placardisation, parfois la dépression.

Tout cela peut paraître terriblement pessimiste. Nous avons les moyens de nous défendre, mais il faut avoir conscience des enjeux et surtout, établir un rapport de force.

Cela nous contraint à montrer les crocs et avoir du coup les dents qui rayent le parquet. On est rarement respecté lorsqu’on joue les agneaux sacrificiels. J’ai trop tardé à la comprendre, et il m’en a parfois coûté : au taf, chaque blanc.he est un ennemi. Sans doute, j’imagine, un environnement aussi cruel que le monde du travail exacerbe-t-il les phénomènes de discrimination.

« Devenir quelqu’un pour exister

Car personne nous a invité

Donc on est venu tout niquer » (11)

 

Pour la plupart d’entre nous, nous ne partons de rien. Non seulement nous n’avons pas d’argent, mais pas non plus de carnet d’adresse : pas d’oncle généreux pour nous dégoter un stage dans son entreprise, pas de grands-parents qui nous légueront la maison de famille en Bretagne. Pour nous, pas de vie de bohème étudiante dont on ne saurait bien, au fond, qu’elle n’est qu’un épisode sympathique pour goûter sans risque quelques années le frisson de la pauvreté.

Et malgré tout cela, la somme d’espoirs que nous charrions derrière nous, alourdie par le sacrifice de nos parents, est souvent incalculable. En une génération, nous devons, à nous seul.e.s, faire la différence, quitte à creuser aussi, en une fois, un profond fossé avec celles et ceux qui nous ont précédé.e.s. Parfois, nous nous retournons vers nos parents, et nous nous rendons compte que nous sommes parti.e.s, loin. Parfois même, malgré la reconnaissance, malgré l’amour, ils nous agacent prodigieusement, surtout quand ils se mettent en tête de vouloir contrôler nos existences. Le monde des blancs n’est pas le nôtre, mais celui de nos parents ne l’est plus.

C’est ici que nous, nous devrons tracer notre route, envers et contre tout. Et dans cet univers-là, le capitalisme, même débridé, celui de l’entreprise en particulier, donne parfois plus sa chance aux personnes racisées que la sollicitude, souvent de gauche, qui nous prend en pitié sans rien offrir en retour. Il arrive exceptionnellement qu’au prix d’efforts répétés, notre valeur soit reconnue dans le monde du travail. C’est imparfait et nous savons que nous sommes sur des sièges éjectables, car aucune erreur ne nous sera pardonnée. Mais la bonne conscience morale, celle qui nous considère comme des animaux en détresse, elle, ne sert qu’à réguler les cycles de sommeil des blancs, qui peuvent enfin dormir sur leurs deux oreilles, le sentiment du devoir accompli.

C’est pourquoi je hausse le sourcil avec un peu de mépris quand des blanc.he.s viennent nous accuser d’être de droite. La tension entre idéaux politiques et compromis avec la réalité, nous ne faisons pas qu’en parler, en tant que personne racisée. Nous la vivons. Vous pouvez nous renvoyer, expéditifs, vers le néant de la droite parce que nous avons la rage de relever la tête : nous avons appris à nous passer de vos jugements hâtifs promulgués du haut de votre confort familial ou personnel, ou d’un idéalisme adolescent qui persiste au-delà de sa date de péremption.

Oui, nous avons le droit à la réussite, ne vous en déplaise. Nous pouvons même vouloir réussir tout en considérant dans le même temps que ce système capitaliste, patriarcal et raciste est inique et qu’il faudra bien un jour l’abattre. De toutes façons on ne vous demande pas votre avis : on s’en tire, de mieux en mieux, toujours plus nombreux.ses : on renforce nos positions et nos solidarités, et il vous faudra bien vous y faire, de gré ou de force.

 

 

 

 

(1) Pejmaxx, danse avec des palmes, 2012.
(2) Prénom modifié
(3) « À titre d’exemple, les enquêtes PISA montrent que, dans les pays appartenant à l’OCDE, les « élèves immigrés » ont un taux de redoublement plus élevé que les élèves natifs (OCDE, 2010). Notamment, ils ont tendance à abandonner l’école plus fréquemment que la population non immigrée. En Europe, pour les jeunes nés en dehors du pays de résidence (first generation students) ou les natifs ayant les parents nés à l’étranger (second generation students), les sorties précoces du système scolaire (early school leaving), à savoir avec des diplômes inférieurs au diplôme secondaire du second cycle, sont doubles par rapport aux individus non immigrés : 31,7 % contre 15,3 % »   cité dans BERGAMASHI Alessandro, Décrochage scolaire et immigration. Un regard sociologique sur la scolarité des élèves immigrés en France , Les dossiers des sciences de l’éducation [En ligne], 35 | 2016, mis en ligne le 20 décembre 2016, consulté le 17 juillet 2018. URL : http://journals.openedition.org/dse/1314
(4) BOURDIEU Pierre et PASSERON jean-Claude,  la reproduction, éléments pour une théorie de l’enseignement, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1970, 284 p
(5) Lire par exemple :  SERAPHIN Gilles,  Le rôle des parents au sein de la cité : entre ordre public et responsabilité , SociologieS [En ligne], Théories et recherches, mis en ligne le 25 juin 2013, consulté le 16 juillet 2018. URL : http://journals.openedition.org/sociologies/4341
(6) Une étude de l’OCDE met en évidence que le système scolaire français est l’un des plus anxiogènes du monde : OCDE, comparaison du bien être des enfants dans les pays de l’OCDE, 2019, consulté le 10/07/18 http://www.oecd.org/fr/els/famillesetenfants/44361091.pdf 
(7) Les résultats dans le privé ne sont pas meilleurs que dans le public : FOUGERE Denis, MONSO Olivier, qui choisit l’école privée et pour quels résultats scolaires ? éducation et formation n°96, décembre 2017, consulté le 10/072018 URL : http://cache.media.education.gouv.fr/file/revue_95/52/2/DEPP-EF95-2017-article-3-ecole-privee-resultats-scolaires_867522.pdf
(8) OXMO PUCCINO,  peu de gens savent (interlude) , 1998.
(9) Lire par exemple : BRINBAUM Yaël et GUEGNARD Christine, Parcours de formation et d’insertion des jeunes issus de l’immigration au prisme de l’orientation, Formation Emploi 2012/2 n° 118. Un bon résumé de l’article peut en être lu ici : DEGUERRY Nicolas, Centre Inffo, Les processus d’“orientation contrariée” des jeunes issus de l’immigration (consulté le 10/07/2018) URL : https://orientactuel.centre-inffo.fr/?article298#nb2
(10) Les immigrés ont envoyé à leur famille au pays 400 milliards d’euros en 2017, soit trois l’aide publique au développement :  https://www.la-croix.com/Economie/Economie-et-entreprises/Largent-diasporas-face-cachee-leconomie-globalisee-2018-06-04-1200944177
(11) PNL, A l’ammoniaque , juin 2018
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