Complices

Nous autres, personnes racisées, avons toutes vécu un moment de sidération au lendemain de l’attentat raciste de Christchurch.

Mais nous n’avons même pas eu le temps de pleurer nos morts. Ce temps là nous a même été refusé, comme si notre douleur n’avait pas la moindre importance. Le jour même, les polémiques racistes et islamophobes ont repris de plus belle.

A la sidération initiale, a succédé un sentiment d’impuissance et d’abattement : les choses étaient décidément pires que ce que nous avions cru savoir.  La gangrène raciste était enfoncée encore plus profondément que dans nos cauchemars. On débattait désormais dans ce pays, au calme, si ce n’est de nous exterminer, au moins de la possibilité de nous déporter, compte tenu de la crainte légitime que nous inspirerions. On a parlé de notre responsabilité, et même évoqué la loi du talion : finalement nous l’avions quand même bien cherché. Tels sont les termes qu’imposent désormais sans fard le suprémacisme blanc.
Puisqu’on ne peut en rester à une critique abstraite et trop facile des « médias », il faut bien désigner quelques têtes dans cet océan de polémiques immondes.

On a le seum contre David Pujadas, présentateur en semi-retraite, et LCI, qui le soir même du massacre, invitaient toute honte bue Robert Ménard, promoteur assidu de la théorie du “Grand Remplacement”.

On a le seum contre Guillaume Tabard, éditorialiste-comptable du Figaro, chez ce même Pujadas, pour qui « on a vécu en France un terrorisme islamiste assez meurtrier, si on veut jouer à la comptabilité on n’est pas encore à l’équilibre ».

On a le seum contre Géraldine Woessner, journaliste et apprentie-démographe,  qui déclarait le 17 mars que l’on préfère NIER les taux de natalité plus élevés de populations allogènes, au motif que la République, très forte, serait capable d’intégrer chacun dans son grand creuset laïc et républicain ». Son employeur Europe1 n’a même pas daigné réagir à ces propos.

On a le seum contre Christine Tasin, organisatrice d’apéros saucisson-pinard, et son site « riposte laïque », pour qui Tarrant « tue pour faire reculer le mal » et pour qui « jamais on ne mettra dans le même sac un gars qui aime son pays, notre civilisation, nos enfants, la justice comme Brenton Tarrant et un djihadiste ».

On a le seum contre Laurent Bouvet, polémiste désoeuvré sur twitter, pour qui la principale urgence est de nier que Tarrant ait pu être inspiré par des idéologues français.

On a le seum contre Quotidien, et TMC, qui ne trouvent rien de plus intelligent que d’inviter le principal inspirateur des attentats.

On a le seum contre Alain Finkielkraut, philosophe énervé, et France Culture, qui ont fourni en leur temps une tribune à ce même ignoble personnage, lui permettant ainsi de diffuser son poison.

On a le seum contre Jean-Yves Camus, prétendu politologue spécialiste de l’extrême droite, qui explique que la doctrine du grand-remplacement n’a rien de génocidaire puisqu’elle prône seulement « la remigration volontaire ou non des populations issues de l’immigration ».

On a le seum contre toutes ces associations, printemps républicain et LICRA en tête, dont la principale mission est de faire la chasse aux initiatives politiques des personnes racisées, et qui ont le culot d’appeler le soir même à manifester devant l’ambassade de Nouvelle Zélande.

On a le seum contre les organisations de gauche comme de droite (PS, CAP21, jeunes démocrates génération écologie…) qui se sont jointes à leur appel, et qui ont ainsi confirmé la continuité raciste qui existe dans ce pays entre racistes de tout bord.

On a le seum contre une gauche qui a laissé s’installer les idées d’extrême droite, ou pire, qui se les est approprié ; contre la FI, incapable de prononcer le mot d’islamophobie, qui considère qu’il y a un problème migratoire à résoudre et qui a sombré corps et âme dans un nationalisme béat ; contre les socialistes qui ont jugé un jour souhaitable la déchéance de la nationalité ; et toute cette gauche aujourd’hui qui réagit mollement sans prendre la mesure de la catastrophe dont elle est co-responsable.

On a le seum contre tous ces anonymes fascistes qui nous menacent de nous déporter ou de nous assassiner, tous les jours, et encore plus depuis les attentats, sans susciter beaucoup d’indignation.

Oui, vous êtes tous complices. Vous avez contribué à faire de la France le phare qui guide désormais les suprémacistes blancs partout dans le monde, et les incite à prendre les armes contre nous.
Oui, nous sommes bien conscient.es que le rapport de force semble aujourd’hui jouer en votre faveur, tant les idées racistes et fascistes que vous avez diffusées sont ancrées dans les esprits.
Pour autant, nous sommes prêt.e.s à l’épreuve de force. Nous savons aussi quelle est votre fragilité : celle de votre ancien monde qui s’effondre. Nous savons qu’exister c’est exister poltiquement, qu’en réalité nous vous faisons peur, parce que nous sommes désormais autonomes et que nous échappons à votre contrôle.

Et nous savons aussi que quelques cailloux bien placés peuvent abattre des colosses.
Sachez-le : on ne vous lâchera pas, car plus encore qu’avant, ce sont nos vies qui sont en jeu. Vous ne resterez pas tranquilles dans vos rédactions ou vos bureaux, à l’abri du tumulte du monde. On viendra vous chercher. Finalement, vous avez raison d’avoir peur.
Nous nous préparons, collectivement.
A bientôt.

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