Devenir lesbienne(s)

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Dans une société où la contrainte à l’hétérosexualité est si forte, comment devient-on lesbienne ? Quelles sont les conditions sociales et matérielles qui nous le permettent ? Qui nous en empêchent ? Pour les meufs du Seum des queers, ça demande du temps, des rencontres, une communauté, mais pas seulement. Deux témoignages pour commencer à réfléchir à cette question, récits qui seront suivis, au fil du temps, par ceux relatant les trajectoires – parfois très différentes –  des copines.

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[Ces textes font mention de viols et de violences, y compris sur mineur.e.s]

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Quand j’avais 16 ans, j’ai rencontré une fille dont je suis tombée amoureuse. On parlait pas de si on était lesbiennes ou non. On allait se promener dans les parcs en se tenant par le bras un peu trop fort, on se planquait pour s’embrasser avec la langue, on donnait du pain à des canards de banlieue tout gras, j’allais dormir chez elle dans son lit une place et je souriais à sa mère comme la nouvelle meilleure amie que j’étais supposée être. On a fait du stop jusqu’à Barcelone sans mourir et on s’est senties libres deux jours loin des yeux perçants de nos entourages. Et puis elle a déménagé et je suis retournée aux garçons, parce qu’il le fallait bien.

Peu de temps après son départ, pendant les vacances d’avril, trois garçons différents m’ont violée, en sept jours. Il le fallait bien. Et puis j’avais compris que c’était comme ça, avec eux, j’en avais déjà vécu plusieurs alors que j’avais même pas encore le bac français. Je savais que je devais subir leurs assauts en ayant surtout l’air d’aimer ça, les contenter même en serrant les dents, il fallait bien les regarder m’ignorer quand je disais non, attendre que ça passe et/ou bouger un peu pour leur faire croire. Essayer que ça me plaise. Echouer, souvent, presque tout le temps. Il fallait bien se construire et entretenir cette réputation de fille libérée qui aime la bite, ça collait avec ma popularité, ça me rendait socialement désirable, mon petit côté dévergondé n’étant finalement rien d’autre que ma capacité à faire tout ce qu’on attendait de moi, sagement enfin pas vraiment. Je n’avais aucune alternative, elle était partie.

Plus tard, j’en ai rencontré un qui avait l’air plus gentil que les autres et je me suis dit pourquoi pas. J’aimais bien être avec lui, je me suis même surprise à désirer être à lui, comme on possède une paire de pompes ou un skateboard. Je suis restée longtemps malgré les viols quasi-quotidiens mais c’était comme ça, je n’avais pas d’autre choix, j’avais compris que le couple hétéro était la seule issue possible et souhaitable pour être normale.  Autour de moi, au milieu des tours moches et des escaliers qui puent la pisse, le monde était hétérosexuel. Ses potes à lui étaient aussi en couple, on allait à Center Park en hiver quand c’est glacial et pas cher, on se soulait à mort après la piscine et les meufs de la bande se roulaient des pelles pour exciter leurs mecs. Moi je restais sur la touche, pétrifiée, insensible aux exhortations à participer mais vas-y, puisque toi t’aimes vraiment les meufs parait-il hein, pourquoi t’y vas pas.  Indifférente aussi à leur moue de dégout quand ils me parlaient comme ça. Qu’est ce que je pouvais faire d’autre ? Je me suis accrochée : j’ai dénigré la sexualité lesbienne en expliquant des millions de fois que c’était moins bien parce que ça manquait de pénis, ce qui ravissait systématiquement l’assistance masculine, chaudement réconfortée dans ses préjugés. J’ai menti, beaucoup, et en souriant, le cœur froissé-déchiré. Je regardais que du porno lesbien, en cachette. Je voulais pas les perdre, j’étais partie de chez moi trop tôt, je pouvais pas y retourner, j’avais besoin de faire partie d’un groupe, même d’un groupe de merde. Je voulais pas être seule et puis, je savais pas que c’était possible d’être lesbienne pour de vrai, je n’avais aucun modèle, rien, personne.

Alors, entre deux relations longues avec des mecs, et même parfois pendant, je consommais compulsivement des kilos de meufs, débarquant dans les lieux communautaires en rasant les murs, comme une voleuse, prenant par la main la première qui me souriait, mettant des trop gros morceaux de mon SMIC dans des Formule 1 pourris. Je les consommais vite et fort et les abandonnais avec un faux numéro ou un silence pendant qu’elles dormaient. J’étais avec elles comme une morte de faim, avide comme si c’était ma dernière fois parce que je savais qu’un nouveau garçon viendrait bientôt m’enlever ça, trop vite. Ça ne manquait jamais d’ailleurs.

Et puis, trop tardivement, il y a eu A. dans ma vie. Et d’autres bigouines avec elle. Mon monde s’est fracturé.  C’est devenu possible. Elle en était la preuve : elle était lesbienne, vivait avec sa meuf, elle se revendiquait comme telle. Au centre d’un réseau féministe, lesbien, politisé, elle n’était pas malheureuse et isolée comme je m’étais toujours représenté ma vie si je décidais de changer enfin. Elle me faisait rire car elle utilisait un hashtag #OnRecrute, comme une blague, mais que j’ai prise très au sérieux. On recrute, ça veut dire que c’est possible d’être ou de devenir lesbienne mais surtout, surtout, ça signifie que j’allais être accueillie quelque part, que je serais pas seule, qu’elles seraient toutes là, qu’il s’agissait finalement de changer de famille, presque simplement. Alors c’est ce que j’ai fait. Au hasard d’un énième mec qui se comporte comme un lâche, je suis devenue lesbienne, enfin. Despentes a perdu 40 kilos, moi je me suis contentée de 25. J’ai respiré, malgré les remarques lesbophobes, malgré le rejet de certain.e.s dont je me fiche désormais éperdument, malgré les discriminations homophobes au taff, les insultes dans la rue, malgré eux tous, contre eux tous, j’ai pris la meilleure bouffée d’air de ma vie. Je suis comme un puzzle reconstitué. Parfois, je regarde derrière moi, horrifiée de ce que j’ai enduré, de ce que je me suis infligée à moi-même, du temps que j’ai perdu, du souvenir des meufs que j’ai abandonnées dans des hôtels miteux porte d’Orléans et qui méritaient tellement plus de respect que ça. Ça me désole profondément et en même temps c’est trop tard et puis je sais désormais que j’avais pas le choix.

Personne ne m’avait dit que je pouvais être lesbienne sans crever de solitude. Je serais toujours reconnaissante que des meufs l’aient finalement fait.

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Je suis en maternelle ou en début de primaire, c’est un peu flou mais je me rappelle de cette scène : on est tous dans les douches après une séance de natation avec l’école et j’énonce, à propos de ma super copine et moi, à voix haute « on est des pédés ! ». La maîtresse est outrée, je sens que je n’aurais pas dû le dire. Les pédés pour moi c’est comme le meilleur copain de ma mère qui a des petits copains. Je les aime bien. Je me suis reconnue en eux ? Je ne sais pas trop. Il n’y a pas de mot dans mon vocabulaire pour parler de lesbiennes. Il n’y a pas de lesbiennes dans mon entourage en fait, officiellement. Il y a ma marraine qui vit avec son amie. Elles sont drôlement amies, elles sont tout le temps ensemble et y’a des portraits de femmes et des sorcières dans leur maison, j’aime bien.

En primaire, un peu plus tard, un deuxième souvenir : ma meilleure amie et moi on s’embrasse sur la bouche au fond de la cour. Un garçon de notre classe arrive et me colle au mur : « t’as pas honte d’embrasser une fille ? ». J’ai eu peur. Je le ferai plus. Pourtant un été plus tard, je rencontre une fille d’amis de la famille. Je tombe amoureuse, c’est intense. On joue à être mari et femme mais on est femme et femme. Les vacances se terminent et je ne la revois jamais, sa famille habite à l’autre bout de la France, j’ai le cœur brisé.

Arrive le collège, un été de colo en camping. Toutes les filles s’embrassent sous les tentes. « C’est pour s’entraîner pour les garçons ». Comme me le fera remarquer bien plus tard une amie : nous déjà à l’époque, c’était pas pour s’entraîner. Je commence à me dire que je préférerais sortir avec une fille. Je me souviens de ce garçon qui veut qu’on sorte ensemble et qui me terrifie je suis en 5ème, il est en 3ème. Il me suit dans la rue avec son vélo et je lui dis de me laisser et il insiste, il insiste, « pourquoi tu veux pas ? »… J’entends parler d’une fille, une grande de 3ème, elle est « lesbienne » et tout le monde dit qu’elle est dégueulasse. J’enregistre. Je me fais rappeler à l’ordre par ma meilleure copine à ce moment-là, « va pas trainer avec elle hein », tandis que mon meilleur pote reste silencieux, et pour cause, il me fera son coming out des années après. Bien après. Et moi bien plus tard que lui encore. Alors j’embrasse un premier garçon en 4ème, je suis dégoûtée. Ma cousine à qui j’en parle me conseille de me forcer un peu. Elle compare ça à fumer des clopes : au début c’est merdique, après c’est pas si pire. Dans mon esprit, j’ai daté ce premier baiser comme mon premier baiser.

Au lycée je flirte avec des meufs mais c’est jamais public, mes premières expériences sexuelles c’est avec elles, mais ça n’existe pas. J’ai pas de notion, pas d’idée de ce qui est possible, à part Josiane Balasko dans son camion, que j’ai vue au cinéma quand j’étais plus jeune et qui m’avait fait une forte impression. À la fin du lycée je couche avec mon petit copain, c’est « ma première fois » le truc super important dont il faut pouvoir parler à ses copines. Toute expérience même merdique avec un mec occultera dans mon esprit les dizaines de contacts érotiques et amoureux que j’ai eus avec des meufs. Je suis adulte maintenant. Ce mec m’a maltraitée, pas qu’une fois : il m’a violée, utilisée, il y a eu du chantage… On s’est séparés bien trop tard. Mais c’était au nom de l’amour et du couple. C’est toute mon éducation sentimentale et sexuelle hétéro qui m’y a conduite.

Je tourne une page.  Je fréquente des squats et milieux punks. Je découvre le mot « queer » et le féminisme. Je réalise que ma marraine est sûrement lesbienne, même si c’est complètement caché. Je questionne ma mère qui me répond qu’elle n’en sait rien. J’ai découvert des lieux communautaires, des références culturelles, et peu à peu quelques potes gouines ou bi. Je lis tout ce que je peux. Je rencontre des gouines, plein. Vous étiez où toutes ces années ?! Je me dis que je ne pourrai jamais avoir l’air assez gouine pour plaire à des meufs. Je doute. Peut-être c’est dans ma tête tout ça. Je me sens terriblement seule depuis toujours. Et ça continue. Parce que ça n’a pas existé encore assez dans ma vie. Parce que c’est pas une vraie possibilité.

Finalement, j’investis les lieux communautaires, et je rencontre des meufs. J’ose. J’ose pas toute seule. J’ai des potes, queer aussi, chacun.e à sa manière. Alors je peux exister, je peux me dire gouine. Enfin.

Photo : Dorothy Allison

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