Seul.e dans la pièce

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Partie 1

[ce texte contient des descriptions détaillées de propos et d’insultes à caractère raciste]

En tant que racisé.e, nous avons tout.e.s et tous vécu ce moment de gêne terrible, lorsque des proches, des ami.e.s blanc.he.s oublient qu’on est racisé.e, ou en font une donnée secondaire et négligeable. Souvent, c’est sur le ton de la blague, de la plaisanterie raciste, ou de l’affirmation sentencieuse d’ordre universel qui s’applique à toutes et tous, sauf par miracle à l’interlocuteur.ice qu’on a en face de soi. « les arabes sont comme ci ou comme ça… mais TOI c’est pas pareil » : je n’ai jamais compris par quel raisonnement tortueux les racisé.e.s en général pouvaient avoir la panoplie intégrale des vices chevillés au corps, mais échapper tous et toutes dans le même temps à cette condamnation morale dès lors que les blanc.he.s les avaient sous les yeux.

J’ai beaucoup vécu avec des blanc.he.s. Je pourrais donner de tête des dizaines d’exemples de ce que je viens de décrire. Je pourrais parler de ces étudiants avec qui je me balade après un exposé. L’un, militant dans un syndicat étudiant de droite, voit des maghrébins assis au bord des quais, et lance à la cantonade un « regarde moi tous ces bicots ! » vite accompagné d’un concert de rires goguenards qui s’étouffent au fur et à mesure que les rigolards se rappellent de ma présence. « Non mais c’était pas pour toi ». Évidemment que si, aussi.

Je pourrais parler d’un groupe d’amis proches, sur le quai d’une gare, dont l’un surveille son sac dans le train parce « vous comprenez, avec tous ces bougnoules ». La gêne ici est immédiate, Personne n’intervient. Un silence de plomb s’installe pendant quelques secondes. Vous avez compris quel genre de formule a suivi en guise d’explication, c’est toujours la même, je ne suis évidemment pas inclus, voyons. Sauf que si, évidemment. Avec, parfois, comme dans le cas présent, une légère variation que les racisé.e.s connaissent bien. Un de mes amis est en effet venu défendre notre pote peu après : « il est lourd mais il est sympa au fond ». Comme toujours, ce fond restera un trou noir puisqu’il n’en ressort jamais rien, et que seules subsistent les traces sales du racisme.

Je pourrais aussi évoquer ce copain d’enfance. Son nom de famille est Pinard, c’est presque trop beau pour être vrai. Alors que, gamins nous jouons à cache-cache chez lui, sa mère entre dans la pièce en proie à une violente colère. On a du faire une bêtise, me dis-je effrayé. Devant moi, sans me regarder, sans m’adresser la parole, elle dit à son fils : « je t’ai bien dit que je ne voulais plus » puis plus bas, mais j’ai malheureusement l’oreille trop fine « je t’ai déjà dit, ils sont sales, et on sait jamais ce qui peut arriver ». Je n’ai plus jamais joué avec mon copain Pinard.

Mon catalogue pourrait donc s’allonger jusqu’à la nausée, mais je vais conclure en vous parlant de Bernadette.

Bernadette(*), elle est très chouette, c’est l ‘amie blanche sûre de la famille. Ma première institutrice, celle qui m’a accueilli à l’école quand je ne connaissais pas un mot de français et que je ne savais même pas demander comment aller faire pipi. On a toujours pu compter sur elle, même quand les pires calamités nous ont roulé dessus : violence conjugale, alcoolisme, misère, mort et deuil. On s’en serait sorti beaucoup plus cabossé.e.s sans elle, ma mère surtout. Elle est même venue au bled, dans mon coin paumé de l’arrière pays. Elle y a partagé les repas autour de la meïda, la table basse familiale, où tout le monde piochait dans le même plat. Elle y a aussi partagé à son désespoir nos moustiques et punaises de lits.

Oh, on savait bien qu’elle était d’un milieu catho, mais on s’en fichait, c’était notre amie. Même si ça finissait par sonner bizarre, j’ai du l’appeler « maîtresse » jusqu’à 14 ans au moins. Mais à partir de 2013, alors qu’elle était à la retraite depuis quelques mois, on a bien senti qu’il se passait quelque chose. Tous ces mois où le débat sur le mariage pour tous pourrissait en place publique, elle se créait de nouvelles amitiés. Elle semblait heureuse de trouver un combat héroïque « pour la famille » « pour les enfants », et de nouveaux proches, avec lesquelles elle pouvait se retrouver. Ça a commencé à créer de la distance. J’en parlais à ma mère mais les liens affectifs et le sentiment de reconnaissance, même après des années, étaient trop forts pour que je sois audible.

Et puis, Bernadette, elle continue encore à venir voir ma mère, qui est gravement malade aujourd’hui. Il ne sont pas si nombreux, les gens qui font cet effort, au bout du compte. Lors d’une de ces visites, alors qu’une autre amie blanche l’accompagne, elle se lance de manière inattendue, devant ma mère et moi, dans une diatribe interminable et fiévreuse contre les « musulmans ». Ils ne veulent pas travailler, ils attendent que l’argent leur soit distribué sans rien faire, Ils ne pensent qu’à trafiquer de la drogue pour acheter des voitures de luxe, il va falloir les reprendre en main etc… elle ne reprend presque pas son souffle. Je l’avoue : nous sommes sidéré.e.s. Incapables de l’arrêter. La personne qui l’accompagne ne dit rien, hoche un peu la tête sans qu’on sache trop ce que ça signifie. A la fin, Bernadette semble revenir à elle et réaliser que c’est à nous qu’elle parle, et pas à ses ami.e.s réacs. « Non mais vous, vous êtes intégré.e.s c’est pas pareil ». Évidemment que si, c’est encore et toujours pareil.

Je n’ai plus voulu revoir Bernadette. Ma mère la voit toujours.

*nom modifié

Partie 2

[Ce texte contient des descriptions détaillées de propos lesbophobes et racistes et, par ailleurs, dévoile le contenu du film 120 bpm.]

Ce moment où ils se croient entre eux, où ils ne nous voient pas, où ils nous oublient, où ils considèrent que nous, on n’est pas comme les autres gouines ou les autres arabes, parce qu’ils nous connaissent et que du coup c’est open bar. Ce moment où ce qui compte, c’est l’entre-soi, l’effet de groupe, le lâchage total. Ces moments où on est seul.e. dans la pièce.

Ils sont une quinzaine de collègues. On est coincés dans une pièce pour produire un travail collectif. On s’ennuie ferme, on se connait même pas, l’ambiance n’est pas franchement studieuse. La fille devant moi demande qui a vu 120 bpm. Je vois où ça peut m’emmener alors je fais semblant de rien entendre. Elle m’interpelle : est-ce que je l’ai vu ? Est-ce que je le conseillerais aux élèves de première ? Oui je l’ai vu. Oui, je le conseillerais aux élèves dans le cadre du programme : le film leur permettrait de comprendre comment une maladie devient un problème de santé publique, comment les associations parviennent à faire évoluer les lois pour une meilleure prise en charge des malades, comment on fait changer les choses, à force de luttes et d’engagement. Ha mais il y a un homicide à la fin, qu’elle dit. Et des scènes de sexe « explicites ». J’essaye d’arrêter de parler de ça, je veux pas continuer, je sais très bien où on va. Rien à faire, elle m’interpelle, elle redit mon prénom, plus fort, j’ai peur que cette conversation à cinq ne devienne soudain une discussion collective, que les autres s’en mêlent.

Je rationalise, je lui explique que l’âge médian du visionnage du premier film porno, c’est 15 ans pour les garçons et que, la nuit, les siens de garçons (des ados) traînent sur Youporn allègrement, que donc par conséquent, elle ne devrait pas craindre que 120 bpm n’expose les adolescents de 18 ans à de vilaines scènes de sexe explicites, à la différence qu’ici, il ne s’agit pas de sexe hétéro. J’ai la gorge serrée quand je me lance sur la question de « l’homicide » parce que je refuse d’avoir un débat sur l’euthanasie. Ce qui me vient, c’est les films de zombie, c’est les thrillers, les trucs d’horreurs, Star Wars et même le dernier opus d’Harry Potter, tous ces produits culturels que les adolescents consomment et dans lesquels plein de gens meurent. Ici encore, ce qui gêne, c’est pas tant « l’homicide » en soi que le fait d’aider à mourir un camarade atteint du Sida. Je la déteste cette fille, je veux qu’elle se taise mais ça m’aide pas. Ça m’aide pas parce qu’elle s’énerve un peu et qu’elle fait du bruit et que son voisin demande ce qu’il se passe et que soudain.

Soudain tout le monde en parle. Du film d’abord, de l’homosexualité en général, très vite. La certitude de l’entre-soi hétéro et homophobe fait le reste à une vitesse vertigineuse : sur le ton de la blague et au nom de la liberté d’expression (?), l’un parle de foutre les lesbiennes dans des camps et de les violer jusqu’à ce qu’elles retrouvent le droit chemin. Une autre reprend à la volée : mais qui serait volontaire pour les violer, même ? Autant le faire avec des objets. Tout le monde se marre. Une petite au fond réplique que si son fils était pédé, elle le foutrait dehors avant qu’il ne viole ses frères et ne leur refile le sida. Tout y passe. Nous sommes des monstres, nous sommes des malades, tout le monde regrette que l’homosexualité soit légale, le cas échéant ils pourraient nous foutre en taule et on s’adonnerait à notre vie de péchés loin des regards, sans prendre le risque de contaminer qui que ce soit. Au bout de la table, j’en entends deux évoquer des gosses de leurs classes, « surement pédés », « surement gouines » et imaginer des thérapies de conversion, sur un ton mi-goguenard mi-écœuré. La seule collègue qui sait que je suis lesbienne me jette un regard désolé et fixe désespérément ses genoux, en silence. Elle ne dira rien, n’a rien dit tout ce temps.

J’ai super froid et le cœur tout serré. Je garde les mains sur les genoux mais je tremble sans pouvoir m’arrêter. Je suis sidérée. J’ai peur. Je suis terrifiée même. Ils ne savent pas que je suis parmi eux et je ne peux pas leur dire. Une fille se lève vers les toilettes, je la suis, je m’y enferme. Je tremble tellement que j’ai du mal à actionner le verrou. Je me laisse glisser par terre, sur le carrelage froid et je pleure. De gros sanglots comme quand j’étais petite. Je veux voir ma maman. Je veux rentrer à la maison. Je veux pas retourner dans cette salle où quinze personnes parlent de me violer, moi et les mien.ne.s, et de nous tuer en cherchant un bon mot à faire. Je veux pas être de nouveau seule dans la pièce.

Une vingtaine de participant.e.s à cette formation sont réuni.e.s dans une grande pièce. Nos boîtes respectives nous ont envoyé.e.s là, pour 4 heures, avec un prof de théâtre, pour apprendre à ne pas nous épuiser dans ce boulot où on parle sans arrêt et à poser notre voix, sans la casser. Il n’y a que trois hommes plus le prof. On est en rond, on fait des exercices individuels de respiration et de vocalisation sous la conduite du formateur. Il a la cinquantaine bedonnante, il parle fort et vouvoie tout le monde. Tout le monde sauf moi. Moi, j’ai le droit, au bout de 10 minutes de formation, au tutoiement, à des “ma belle”, à de la familiarité qui sort de nulle part. Je ne dis rien, c’est que 4 heures après tout et puis je suis déjà en difficultés avec mon employeur.

10h30, les exercices se poursuivent. On doit mettre la main sur notre ventre en parlant assez fort, l’objectif est de respirer autrement et de sentir notre corps vibrer. Ça marche assez bien, je ressens vraiment l’air passer, mon ventre gonfler et dégonfler, avec le son qui part de la poitrine pour se diffuser, plus fort, dans le bas du corps. Je vois le formateur se diriger vers moi. D’autorité, sans me prévenir, il pose sa grande main sur la mienne, posée en dessous de mon nombril. Je me crispe un peu de le sentir si près, qu’il me touche, je ne comprends pas bien pourquoi il fait ça mais je suis une meuf, j’ai l’habitude d’avoir des doutes sur les intentions des hommes, quand bien même les siennes semblent assez claires. Je ne ressens pas l’air passer, qu’il dit. Il appuie sa main sur la mienne et déplace les deux nôtres vers ma poitrine, sur laquelle il se promène allègrement, continuant de me dire allez ma belle, respire, je dois remarquer le passage de l’air. Je commence à me sentir vraiment mal. Je regarde dans la pièce, ces hommes et ces femmes en rond, certain.e.s m’observent, mais personne ne dit rien alors que tout le monde voit tout. Après cinq longues minutes avec sa main sur ma poitrine, j’ai de plus en plus de mal à suivre l’exercice parce que j’ai envie de m’enfuir. Je me mets derrière toi, mi bella, je ne sens plus rien là. Il pivote et installe son corps derrière le mien, près, très près, trop près, toujours une main sur mes seins, l’autre sur mon bas ventre. Respire, ma belle. Je sens son érection collée à mes fesses, j’entends sa respiration dans mon oreille et j’ai vaguement envie de pleurer ou de vomir. Et soudain, Ali, mon seul ami ici, traverse le cercle de stagiaires indifférents et marche vers nous, fermement. Il se dirige vers le prof, enlève sa main de mes seins et la pose sur son ventre à lui, minaude un peu, Monsieur, aidez-moi, je ne ressens pas du tout la vibration, j’ai besoin qu’on me montre, mettez vous derrière moi, merci. Libérée, je respire un peu, je vois le clin d’oeil d’Ali, j’attrape mes affaires et je sors en trombe. On est parfois seul.e dans la pièce jusqu’à ce que quelqu’un décide qu’on n’a pas à l’être.

 

Partie 3

C’était la fac parisienne par excellence, dans le quartier latin, plein de gens cools, avec une mixité toute relative. En gros t’avais une majorité de blancs de Paris ou de banlieue pavillonnaire, et assez peu du reste, qu’il s’agisse de personnes non-blanches ou de classe populaire.

Je cumulais les deux, et pour des raisons liées à mon souhait de « m’intégrer » à l’époque dans un milieu nouveau je ne disais rien, surtout que j’avais la possibilité de le cacher, à la fois parce que mon nom sonne européen du sud, et que ma bourse me permettait de payer ma carte Imagine’R, ma carte UGC et mes consos au café sans avoir besoin de bosser à côté.

J’ai passé ma première année à écouter les collègues de DEUG parler des banlieues pourries (où j’habitais), des meufs avec un look de racaille (que j’ai longtemps eu), des étudiants étrangers et de leur accent (comme celui de mes parents), des Arabes qu’heureusement y en a pas trop sinon ça dealerait dans tous les coins de la fac (du coup le service était assuré par un blanc à dread mais ça, ça avait pas l’air de gêner grand monde).

Dans le tas, une ou deux personnes savaient que je faisais partie de tout ça, et me regardaient encaisser. Je me souviens que j’avais un copain assez proche dans le sens où on traînait pas mal ensemble à la cafétéria (mais je me rappelle plus son nom) qui dès qu’il perdait quelque chose me demandait si je le lui avais pas volé.

C’était très désagréable, mais je faisais avec.

Puis un jour, en année de CAPES à Paris, une meuf vient me demander une clope. Je lui dis que j’en ai plus, et elle part en live, en me disant que les Arabes (je me cachais plus à ce moment-là) étaient tous pareils, des tapeurs et dès que tu leur demandes quelque chose ils t’envoient chier, et que de toute façon j’avais rien à faire là parce que je prenais la place d’un étudiant qui ferait quelque chose de bien de son diplôme parce que nous les Arabes de cités on était bons qu’à faire semblant de faire cours parce qu’on avait plus de facilité à copiner avec les mômes des cités alors qu’elle et ses congénères allaient devoir faire avec la sauvagerie qui nous caractérise.

La meuf avec laquelle je fumais ma dernière clope se barre en cours de diatribe, et je me retrouve seule face à ça, avec une dizaine de paires d’yeux sur nous. Personne ne dit rien. Tout le monde attend que je dise quelque chose.

Je suis un peu restée interdite par la violence de la réaction et par le torrent de merde provoqué.

Puis je me suis ressaisie, et je l’ai engueulée à mon tour, en jouant ce rôle que tout le monde attendait, la meuf de tess qui se laisse pas marcher dessus par une bourge blanche. Alors que c’est pas du tout mon tempérament. Mais j’ai pas trop eu le choix. Mais j’ai pas aimé faire ça.

J’aurais franchement préféré que les propriétaires des yeux qui nous regardaient, au moins un ou une, s’interposent, et lui demandent de se calmer dès le début.

Mais on est entrés en cours, et à la fin deux ou trois personnes sont venues me dire que la meuf avait déconné. Et j’ai juste marmonné « ouais ouais c’est pas grave ».

Et après ça murmurait sur mon passage pendant une partie de l’année « la meuf de banlieue qui a bolossé la parisienne ». J’ai arrêté d’aller en cours et révisé chez moi le reste de l’année.

______

On est en début d’année, en cours de socio de l’éducation. Le thème de la séance porte sur les inégalités scolaires selon la classe sociale, le genre, la nationalité, l’inscription territoriale etc… Il faut savoir qu’on est une promo d’une vingtaine de personnes triées sur le volet, dans une école d’élite, avec des étudiant-es qui seront normalement les sociologues de demain. Bien entendu, je suis la seule arabe – un détail qui compte.

La prof présente différents textes et montre bien que d’innombrables études faites sur la question prouve que l’inégalité scolaire est politique, que c’est un des instruments les plus forts de la sélection et de la reproduction sociale des élites. Là-dessus, une étudiante (formée dans une prépa prestigieuse, licenciée en sciences sociales…) pose la question suivante : “est-ce que les enfants issus de l’immigration n’auraient pas intégré l’idée de leur échec futur, et se mettraient eux-mêmes en échec scolaire ?”. Silence gêné. Tout le monde me regarde, même la prof, qui essaie maladroitement de dire qu’on ne fait pas de la psycho ici. L’étudiante récidive en parlant d’anciens camarades à elle, qui avaient tellement peur de cette sélection sociale radicale qu’ils n’ont pas su “aller au-delà et s’accrocher”, “que le poids des cultures et des origines”, “que l’analphabétisme et l’intégration”… La totale. Je pouffe un peu, vraiment gênée, visiblement mal à l’aise, j’ai l’impression d’être sur le plateau de Ruquier. Je me souviens qu’en pause clope elle me parlait comme si j’étais la huitième merveille du monde, et je comprends qu’elle croit fort, très fort aux vertus de la méritocratie, même si on lui montre par A+B que les trajectoires personnelles sont insérées dans des trajectoires sociales plus larges. La prof ré-explique, mais rien à faire, l’étudiante est déterminée. Elle continue à jacter et pense que les sociologues ont manqué leur objet, que son intuition est fine et qu’il faudrait creuser cette piste. La prof lâche l’affaire, en me glissant des regards gênés en coin, on reprend le cours, je tremble un peu parce que j’ai envie de la défoncer.

Pause clope : l’étudiante fonce sur moi, et me demande ce que j’en pense en étant sûre que je vais aller dans son sens. “Mais toi tu vois, quand je vois comment t’as dû t’accrocher…” Même scène qu’en cours, les élèves me regardent tellement fixement que j’ai l’impression de passer à la télé. Je lui réponds qu’elle connaît rien de ma vie et que pour une meuf comme moi dans la même promo, y’avait cinquante personnes au moins aussi méritantes qui auraient pu en être. Je me casse parce que la meuf me saoule, et là, clou du spectacle. L’une de mes camarades me demande (avec compassion), si c’était pas “humiliant” comme séquence. Rajoute qu’elle aurait pas kiffé et que l’étudiante ne connaît rien à la socio visiblement. Ouais ouais ouais, c’était assez humiliant quand vous me regardiez tous sans intervenir, en pouffant à ses vannes racistes. J’ai eu l’impression très nette d’être un objet sociologique moi-même, face à des apprentis sociologues qui avaient le luxe de n’être qu’apprentis-sociologues. Bien seule dans la pièce.

 

Conclusion

Nos stratégies individuelles

Que les choses soient claires: il est quasi impossible de parfaire une gamme de réactions appropriées face à des situations qui ne devraient pas exister et sont par nature imprévisibles. On peut alors se dire que toutes nos réactions sont valables et aucune n’est à regretter. C’est un retournement de perspective qui nous semble important à défendre. Plutôt que de se rejouer cent fois la scène en tête en s’imaginant réagir de manière plus satisfaisante, il s’agit de tourner le projecteur vers la source de l’agression et se soustraire du premier rôle. Car on l’a tou.te.s connue, cette sempiternelle réécriture de scénario où on écume un chapelet de regrets sur ce qu’on aurait dû faire. Le résultat en est toujours le même et les conclusions inévitables : pour bien réagir à ces situations, il faut y être lourdement préparé-e. Or, qui s’imagine pouvoir vivre en anticipant H24 toutes les agressions possibles et imaginables, dans tous les espaces possibles et imaginables, en présence de toutes les personnes possibles et imaginables ? C’est donc là que notre position prend toute sa mesure: toutes nos réactions sont valables et aucune n’est à regretter. Qu’on stagne dans le silence sidéré de la surprise ou qu’on réagisse de façon explosive, la seule chose qui n’aurait pas dû avoir lieu, c’est l’agression initiale et c’est elle qui doit être disséquée. Et cette perspective implique inévitablement les autres personnes présentes.

Nos cher.e.s allié.e.s

Qu’en est-il des personnes que l’on place dans ce groupe incertain, qualifié – faute de mieux – « d’allié.e.s » ? Faut-il exiger d’elles/eux une réaction ? Ici, clairement, nos avis divergent.

Dans tous les exemples décrits, nous aurions aimé être protégé.e.s des propos, des agressions, des insultes. Nous aurions aimé avoir du soutien, là tout de suite, matériel, concret. Ne pas entendre ces horreurs, ne pas écouter à quel point iels nous haïssent, comment iels voudraient nous tuer ou nous exclure pudiquement du corps national. Ne pas être seul.e.s dans la pièce. On préférerait alors une réaction systématique des “allié.e.s”  présent.e.s ne nous voyant pas répliquer à l’agression en question (parce que pas en position de, par exemple, pour des raisons de précarité du travail) et peu importe s’iels s’auto-attribuent ensuite un joli badge qu’iels iront exposer plus loin. Leur badge remplira pas le frigo, leur paternalisme non plus.

Mais en même temps, est-il sérieusement envisageable d’attendre quoi que ce soit d’une réaction des “allié.e.s” ? Il faudrait pour cela pouvoir espérer quelque chose d’elles/eux, et supposer qu’iels auront forcément une réaction appropriée. Or, force est de constater que leur soutien est souvent au mieux embarrassant, quand il n’est pas tout simplement un poids supplémentaire.

On s’accorde en tout cas sur un point : le caractère exaspérant de l’allié.e qui n’a “pas sû intervenir” ou qui “craignait d’envenimer la situation”, mais qui vient nous trouver après coup, surtout pour qu’on lui confirme qu’iel n’a rien à se reprocher. Car, s’il faut le rappeler, la lâcheté des “allié.e.s” est une participation active à la violence exercée et non pas une position tiède (parties 2 et 3). Et la proximité, voire l’intimité avec les dominants ne neutralisent pas en elles-mêmes les possibilités de violence – elle a même tendance à les rendre moins prévisibles (partie 1). On oscille donc entre ne rien attendre des “allié.e.s” pour ne pas être déçu, et exiger sans ménagement ce qu’on veut. Ce qui rend toujours très ambiguës nos positionnements vis-à-vis d’elles/eux.

La réaction (ou non-réaction) de ‘’l’allié-e” pose inévitablement la question des enjeux auxquels il fait face au moment de l’agression. Finalement, qu’a-t-il à gagner à défendre l’objet d’un commentaire raciste, sexiste, homophobe etc ? Et surtout : qu’a-t-il à perdre ? Assurément, une position de neutralité qui nous coûte, le confort d’être ni-agresseur ni-social warrior, et de ne pas subir l’opprobre d’être intervenu ni celui de faire défaut. Pour cela, l’allié-e s’assure après-coup qu’il a bien saisi les enjeux mais que, sidération oblige, il n’a pas pu prendre position lui même…. Un peu comme si l’agression était contagieuse, comme si elle avait le même coût et le même impact pour l’agressé que pour l’allié lui même. Il faut pourtant bien dire et redire les choses : les propos discriminants n’ont pas qu’une portée symbolique, elles ont aussi un impact qui se traduit politiquement, socialement, matériellement, statistiquement pour nous. Nous sommes seuls face à ces agressions et nous gérons les traumas qui suivent en solo aussi. Nous n’avons pas le luxe de ‘’ passer au dessus’’ car nous n’avons pas le pouvoir de nous débarrasser de nos stigmates.

L’économie de l’intervention est un statement comme un autre : le défaut de solidarité envers une victime est une solidarité implicite avec l’agresseur. Point.

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