SEUMaine du 8 mars : idoles masculines, fantasmes féminins

Je me suis toujours demandée pourquoi les adolescentes avaient des idoles qu’elles aiment avec passion, et pas les adolescents. Je ne parle pas ici d’une célébrité qu’on admire, qu’on adule comme un modèle, mais bien de cette idole avec laquelle on entretient une véritable relation sentimentale à sens unique. Quand j’étais petite, j’étais amoureuse de Léonardo di Caprio. Je collectionnais toutes les photos et articles de presse sur lui, j’avais un mur de posters dans ma chambre, je parlais de lui dans mon journal intime comme d’une personne que je connaissais, hyper importante dans ma vie. Mon frère du même âge ne faisait rien de tout ça ; il avait des stars et des idoles qu’il admirait, mais sans engagement sentimental, sans amour disproportionné. Il pouvait fantasmer sur une star féminine comme Shakira, mais il collectionnait pas ses photos, n’épiait pas le moindre de ses faits et gestes dans la presse, il dessinait pas des cœurs sur des posters.

Aujourd’hui encore j’observe toujours cette différence. Les One Direction, Justin Bieber ont un public essentiellement féminin et passionné, mais les mecs n’adorent pas des groupes féminins ou des chanteuses avec une implication émotionnelle comparable (en France en tous cas). Je ne crois pas d’ailleurs connaître de meufs artistes ayant un public quasi exclusivement masculin, quand les exemples inverses sont nombreux. Quand Yann Barthès fait des reportages pour se foutre des groupies, il montre toujours des meufs, des meufs qui hurlent, s’évanouissent, des meufs en pleurs, secouées par des émotions hyper vives. D’où ça vient ce truc ?

 

Il y a quelques années j’ai acheté un (mauvais) livre (ne le lisez pas) qui avait l’air de traiter de cette question qui m’a toujours beaucoup intéressée. Ça s’appelle Le vol nuptial. L’imaginaire amoureux des femmes, écrit par un sociologue italien qui s’appelle Francesco Alberoni. Il y explique que l’imaginaire amoureux féminin a ceci de spécifique qu’il se construit d’abord intimement, dans le fantasme et le rêve, via le rapport à l’idole. En gros, il distingue trois phases dans le parcours amoureux des meufs :

-phase 1 : la très jeune fille découvre l’amour par le biais de l’idole. Elle s’imagine vivre de grandes aventures avec lui, elle entretient des fantasmes, et se désintéresse par ailleurs des garçons réels autour d’elle. L’amour pour l’idole est pur, supérieur à tout. C’est un amour inconditionnel, qui s’auto-satisfait, à sens unique mais sans que cette univocité pose problème.

-phase 2 : la jeune fille fait l’expérience d’une relation et est déçue. Nourrie pendant des années de fantasmes avec son idole, elle trouve l’amour « en vrai » médiocre, sans intensité. Ses attentes par rapport à l’amour seraient trop fortes, trop idéalistes pour pouvoir être réellement comblées. C’est la phase de désillusion.

-phase 3, qu’il appelle donc « le vol nuptial » : la jeune fille a digéré sa désillusion et est désormais apaisée. Elle a compris que son amour pour l’idole était ridicule, idiot, irréaliste ; elle n’entretient plus ces fantasmes, elle les a dépassés et les regarde désormais avec une condescendance attendrie. Enfin redescendue sur terre, elle est maintenant amoureuse de vrais garçons et prête à s’envoler pour la vie de couple : c’est le vol nuptial (lol).

 

Pour appuyer son raisonnement, le sociologue a mené une enquête au sein d’un collège en Italie. En sondant plusieurs classes et en interrogeant filles et garçons, il réalise que tous n’ont pas le même rapport aux idoles, quand ils en ont. Quand il demande aux filles, célibataires ou en couple, si elles seraient prêtes à avoir une vraie relation avec leur idole masculine si toutefois on leur en offrait la possibilité, elles disent oui, en toutes circonstances : même celles en couple se disent prêtes à quitter leur copain pour leur idole. Les garçons, eux, n’envisagent pas cela. Dans les entretiens avec l’auteur, ils évoquent l’impossibilité d’une telle relation, en raison de l’écart d’âge, de leur statut d’illustre inconnu par rapport à la star admirée, qui serait trop pénible à vivre.

 

Du coup cet état de fait me semble mériter d’autres questions et surtout d’autres réponses que celles apportées par le sociologue.

 

Pourquoi les jeunes filles préfèrent-elles le fantasme au réel ?

 

Je ne pense pas que les adolescentes soient stupides. Je pense plutôt qu’elles ont grandi en assistant, souvent, à la détresse sentimentale de leur mère, et qu’elles aspirent à mieux : à l’amour véritable, à une vie de sentiments forts, pas à cette galère de devoir gérer un foyer, la bouffe et l’entretien de la maison, parfois aux côtés d’un mec froid, sans aucune attention et sans amour à donner. L’idole (souvent issue du monde de la chanson, ou du cinéma) est une sorte de divinité de l’émotion, il incarne cette promesse de pouvoir être choyée dans une relation intense, avec les mots doux que l’on entend dans les chansons. Quand j’étais petite, Léonardo di Caprio dans Titanic représentait cette aventure amoureuse palpitante, faite d’émotions et de sentiments forts. Jack ne demande pas « qu’est-ce qu’on mange ce soir / faudrait passer un coup dans les chiottes là ça devient crado » à Rose.

 

Pourquoi les jeunes filles évoquent-elles une forme de désillusion ?

 

J’ai le sentiment que dès leurs toutes premières expériences, elles comprennent que les relations hétéros seront violentes, que les hommes ne les aimeront pas comme elles l’ont tant espéré. Elles ne sont pas « idéalistes », comme le pense l’auteur : elles s’accrochent à leur idole parce qu’elles comprennent vite que peu d’hommes auront de l’affection à leur offrir, elles exigent de pouvoir être aimées décemment et réellement (ce qui apparemment signifie être idéaliste, et bah super)

 

Pourquoi les garons refuseraient une relation avec leur idole, quand les filles l’accepteraient ?

 

Ce que ça me semble démontrer, c’est à quel point les positions de chacun dans la hiérarchie homme/femme sont déjà acceptées et définies dès l’adolescence. Les jeunes garçons sont déjà dans un rapport de pouvoir qui leur est favorable, et qu’ils entendent conserver ; ils pensent que vivre avec une femme plus âgée, plus brillante, plus célèbre, et plus riche qu’eux les mettraient en danger. Les jeunes filles, au contraire, n’auraient aucun problème à vivre avec une star reconnue, à exister dans son ombre, totalement en retrait et effacée : elles se sentiraient à leur place.

 

L’amour des adolescentes pour leurs idoles, lorsqu’il prend effectivement des proportions intenses, ne suscite en fin de compte que du mépris. Le chercheur ne voit en elles que des gamines immatures n’ayant pas encore trouvé le bon chemin (celui du mariage, ben voyons). Les journalistes branchés moquent leurs cris, les qualifient de « hystériques », de « midinettes ». Les garçons de leur classe rient de ce qu’elles écoutent. Dès le début, j’ai l’impression qu’on apprend à ces jeunes filles à avoir honte, honte de ce qu’elles aiment, de ce qu’elles ressentent et de ce dont elles rêvent. D’une certaine manière, honte d’elles-mêmes.

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