Traîtres et traîtresses ?

“Arabes de service”, “collabeur”, “harki”, “traître”…

La tentation est grande de renvoyer les individus racisés qui travaillent pour les intérêts de la blanchité à un stigmate infamant : celui de la traîtrise. Le grand Malcolm X lui-même parlait bien de “nègres de maison”. Et après tout pourquoi ménager ces gens ? Ils nous insultent et nous nuisent continuellement. Et bien nous, au SEUM, on n’aime pas ces termes et on vous dit pourquoi.

Bien sûr, nous aussi, il nous arrive de ressentir une vive colère, quelque chose de presque irrationnel, qui nous retourne les tripes, quand un.e arabe ou un.e noir.e porte haut et fort les couleurs racistes ou islamophobes, et quand, pour montrer patte BLANCHE, une de ces personnes tape plus fort que les autres. Quand pour gratter une place ou vendre du papier, un individu racisé aux dents longues nous tire dessus à boulet rouge, sans état d’âme.

Est-ce pour autant un traître ? une traitresse ? Et si oui à qui ?

Car pour trahir, encore faut-il un rapport de confiance, une solidarité supposée que le traître ou la traîtresse romprait avec perfidie : or sur quoi se base cette confiance bafouée, si ce n’est sur les origines communes, la couleur de peau ou le faciès  ?

L’assignation raciale qui consiste à présumer d’emblée une solidarité parce que nous partageons des caractéristiques définies unilatéralement par la blanchité porte malheureusement un nom : le racisme. Un.e arabe, un.e noir.e ou un.e asiatique au Front national ou au printemps républicain n’est un.e traître.sse à personne, mais un adversaire politique. C’est un individu doté de la même subjectivité que n’importe qui, et à ce titre, il peut être réactionnaire, raciste, ambitieux ou naïf. Que le racisme structurel nie cette subjectivité et nous considère comme des objets interchangeables, ce n’est pas pour nous une révélation. Que nous en soyons les relais, souvent pour créer une solidarité militante de façade, voilà qui devrait au moins nous interroger.

D’ailleurs afin d’asseoir cette uniformisation de nos individualités, les blancs assurent réalisation, production et promotion de spectaculaires mises en scènes racistes. Comme les directeurs de casting cyniques d’un blockbuster, ils castent des acteurs et actrices, racisé.e.s en l’occurrence (ces dernier.e.s, bien évidemment, participent plus ou moins consciemment au film). Les scénarii médiatiques sont forcément prévisibles. Il n’y a pour résumer que deux rôles possibles, qui n’ont pas forcément d’ailleurs beaucoup de rapport avec la personne elle même : la serpillière qu’on raille ou l’héroïne qu’on loue (le héros parfois).

Le rôle de la “serpillière” est écrit comme faible, conciliant, souriant, paisible ; il acquiesce toujours, parfois dans un français approximatif. Le plus infamant et le plus paradoxal pour désigner ces gens consiste à reprendre carrément le vocabulaire colonial  pour les désigner, même parmi les personnes racis.é.e.s : “harki”, “goumis”, “nègres de maison”.

L’héroïne – souvent une femme, donc, histoire de rajouter au scénario une couche de sexisme – est scénarisée comme “en colère” : elle est “debout” et se “dresse”, et en même temps supplie qu’enfin les autres se “réveillent”. Elle ne se “taira plus” face aux “intimidations” et “la montée de l’obscurantisme”, de la “barbarie” et du “fondamentalisme”. Seul.e contre tous les méchants, comme dans un mauvais générique de dessin animé. Elle ne peut compter que sur les blancs, mais eux bien sûr la protégeront, car ils sont bons et civilisés (et fantasment en secret sur cette Marianne exotique à la fois belle et maternelle).

Or ces personnes racisées n’ont rien de pathétique ni d’héroïque. Et nous ne sommes pas ces masses fanatisées qu’il faudrait civiliser ou détruire. Faire des racisé.e.s des “traîtres” ou des “traitresses” revient à participer à ce storytelling colonial, et à suivre le rôle qui nous est assigné à nous aussi, car la blanchité attend aussi que nous jouions notre script, en sifflant et en huant en bon public barbare et obscurantiste.

Pourtant, au-delà des différences politiques qui nous opposent irréductiblement, les traitre.sses désigné.e.s sont comme nous des personnes racisées, qui partagent donc notre condition de classe.

Il convient de le dire avec force : elles servent les intérêts de la blanchité en essayant de servir les leurs, mais demeurent les dindons de la farce car le racisme structurel s’applique aussi à elles. A court terme, elles peuvent, au prix d’efforts personnels parfois coûteux – rupture avec leur famille ou leurs amis par exemple – , se faire une petite place dans un parti politique, ou un peu d’oseille en vendant des livres infects.

D’ailleurs c’est le seul moyen facile que nous laisse la blanchité pour vraiment percer : rejoindre ses rangs et se faire plus royaliste que le roi, tout le temps. En faire juste autant ne suffit pas : il faut toujours en faire plus. Vous, personnes racisées, le savez : il n’y a guère d’autre moyens de réussir ou  parfois même de survivre, médiatiquement ou politiquement en particulier. Mais à long terme, les racisé.e.s sont en situation précaire et sur un siège éjectable. Car ces personnes ne peuvent échapper à l’assignation raciale dans la mesure où elles ont suivies depuis le début le rôle racialisé qui leur a été proposé. Castées comme “musulmanes” même si elles sont athées ou catholiques, elles sont condamnées à rester “musulmanes” même si elles mangent du porc ou boivent du vin en public. La moindre erreur, elles la paieront cash. Même si elles n’en font pas, on se fatiguera d’elles et les blancs finiront par les jeter ou les exiler. Parfois hors de la vie politique, médiatique, parfois même aux confins du monde, littéralement.

Il ne s’agit ni les prendre en pitié ni de les haïr, ou du moins, pas plus que les blancs. Mais s’il y a solidarité entre les personnes racisées, c’est une solidarité de fait, de condition d’existence. La classe en soi des théoriciens marxistes. Nous portons les même stigmates visibles que les personnes racisées qui nous crachent à la figure. Il ne peut en revanche y avoir de solidarité politique ou affective posée comme un impératif moral : la “race” est une construction sociale qui nous est imposée, à notre corps défendant, et pas une injonction à être solidaires du fait de nos origines ou notre faciès. Les seules vraies formes de solidarité, c’est celles que nous construisons : avant cela, elles n’existent pas.

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