Colette Guillaumin, le sexage et nous

Loin de Twitter et de ses polémiques quotidiennes de plus en plus stériles et redondantes, j’essaye de lire des féministes. On m’a offert De Beauvoir mais j’aime pas pour l’instant : c’est lourd et je me fiche des organismes monocellulaires et des argumentaires tah cours de SVT pour parler du genre. Du coup, j’ai rangé mon Simone de Beauvoir (désolée, Claire) et j’ai ouvert mon Colette Guillaumin (merci Dr Sofi). Le bouquin s’appelle Sexe, race et pratique du pouvoir : l’idée de nature. Je ne l’ai pas encore fini mais déjà, les premières pages me rappellent, par la qualité des analyses produites, leur perspective politique, la pertinence – brutale à lire – des idées développées et par le bouleversement idéologique qui en suit la lecture, l’excellent Femmes de droite, d’Andrea Dworkin.

Dans le cadre de la SEUMaine des droits des femmes, une analyse des premières pages de l’ouvrage, illustrée d’exemples concrets que nous, sexisées/racisées de maintenant, ne connaissons que trop bien. Afin d’en faciliter l’accès au plus grand nombre, ce texte, retravaillé avec l’ensemble du collectif, sera publié en cinq parties.

Partie 1

Colette, le sexage, le servage et l’esclavage de plantation

A l’heure où le Seum rappelle régulièrement la non-pertinence voire la dangerosité politique de certaines comparaisons entre les situations des groupes dominés (particulièrement entre les minorités juives et musulmanes en France), la réédition de l’ouvrage de Colette Guillaumin donne un coup de pied dans la fourmilière. S’il est vrai qu’on ne peut faire appel systématiquement aux mémoires d’autres groupes, dans un souci de respect des particularités des luttes mais aussi pour éviter de céder à la hiérarchisation/mise en concurrence des souffrances, il est vrai aussi que décrire le sexage et décrire l’esclavage de plantation est un moyen de comprendre en quoi il s’agit de rapports de domination qui présentent des similarités dans leur expression et leur traduction en actes.

Le propos de Colette Guillaumin n’est d’ailleurs pas tant de comparer que d’analyser les similitudes des systèmes racistes et sexistes dans leur fondement, leur légitimation, leur fonctionnement, leurs expressions.  La perspective qu’elle adopte ne mobilise que deux des grands rapports sociaux qui organisent la société en groupes hiérarchisés : la race et le genre. Ainsi, le choix de ne pas mentionner la classe répond, en lui-même et comme  par anticipation, à la critique de l’invisibilisation de groupes dominés parmi les dominés que cette perspective induirait. Il n’est en effet nullement question ici de nier que des individus ou des groupes se situent à l’intersection de plusieurs rapports de domination. Au contraire, mobiliser les deux rapports race/genre permet de mettre en lumière les similitudes existant et opérant dans les dominations subies lorsqu’on se situe au croisement de ces deux systèmes, pour mieux les combattre. On peut regretter toutefois l’absence d’illustrations et d’analyse sur le sujet plus particulier de la race à l’intérieur du genre et du genre à l’intérieur de la race. Défaut que l’on essaiera de combler ici à l’aide d’exemples concrets permettant de saisir non seulement les similitudes des systèmes raciste et sexiste mais aussi les situations particulières de ceux, et surtout de celles, qui se situent à l’intersection de ces deux rapports de domination.

Finalement, la question à laquelle répond le début de ce premier chapitre pourrait être “dans quelle mesure peut-on parler de rapports de sexage pour caractériser les différentes formes d’appropriation de la classe des femmes par celle des hommes ?

Dans l’ouvrage, Colette Guillaumin parle de sexage, terme qui désigne l’appropriation, protéiforme, matérielle, sexuelle et symbolique des membres de la classe des femmes par le groupe des hommes. Elle utilise ce mot, construit sur le même modèle que ceux d’esclavage/servage et s’en explique. Le sexage ici est “l’appropriation physique elle-même, le rapport où c’est l’unité matérielle productrice de force de travail qui est prise en main, et non la seule force de travail en elle-même”. Le lien avec les rapports d’esclavage (entendu ici comme l’esclavage de plantation) et le servage est évident : il y a, dans ces deux rapports sociaux comme dans celui du sexage, un accaparement de la force de travail du groupe dominé. C’est une première similitude. La seconde réside dans le fait que ce n’est pas seulement la  force de travail des dominé-e-s qui est appropriée par la classe des blancs, celle des seigneurs ou des hommes, mais bien le producteur/la productrice de cette force, le corps des dominé-e-s, sans qu’il n’y ait aucune mesure à cet accaparement, aucune limite. C’est alors le sujet, la personne – on dirait plutôt l’objet, la chose – qui est approprié, et non la seule force de travail que le corps possédé produit. Colette Guillaumin dit “ce n’est pas la force de travail, distincte de son producteur, en tant qu’elle peut être mesurée en quantités (de temps, d’argent, de tâches) qui est accaparée mais son origine ; la machine à force de travail”. Le dominant possède ainsi, dans ces rapports, non seulement la force de travail produite par le corps du dominé mais aussi ce corps en entier, ses produits, son temps, de manière absolue et permanente.

Qu’on pense à certaines formes d’esclavage, comme chez les Athéniens, qui limitaient l’appropriation/exploitation du corps des esclaves (qui devaient produire tant d’années de service) ou à d’autres modèles de servage qui réduisaient l’usage du serf à un nombre fixe de jours par semaine, on comprend les raisons pour lesquelles l’auteure opère ce mouvement de mise en perspective race/genre. L’appropriation de la classe des femmes par celle des hommes peut être mise en lien avec celle opérée par les blancs dans l’esclavage de plantation en ce qu’elle consiste à prendre possession, pour le groupe des hommes,  de manière à la fois collective et individuelle,  du corps des femmes et de tout ce que ce dernier produit. En d’autres termes, posséder la force de travail de quelqu’un (comme dans le cas du travail salarié) est différent de posséder ce quelqu’un, sans limites aucune, comme on possède une voiture ou une paire de chaussures. Cet élément est retrouvé, sous cette forme, à la fois dans les rapports de sexage et dans les rapports d’esclavage. Mais pas seulement.

Aujourd’hui, dans le contexte national, on peut observer une forme d’appropriation des racisés qui est différente de l’esclavage, en cela qu’elle ne passe justement pas  par l’exploitation de leur force de travail mais par les profits retirés de la violence qui leur est infligée. On pense au système sécuritaire-carcéral à l’œuvre dans les quartiers populaires et dont les profits sont à la fois symboliques, politiques et économiques.

Après les guerres d’indépendance, c’est bien la force de travail des populations racisées postcoloniales qui a servi, dans les conditions que l’on sait, à la reconstruction et au développement de la métropole. Leurs descendants, relégués pour la plupart dans ces mêmes quartiers, font face à une exploitation d’ordre sécuritaire que l’on pourrait schématiser ainsi. La naissance de la police anti criminalité associée à la politique des quotas mise en place par Nicolas Sarkozy a généré des changements dans les pratiques – déjà racistes auparavant, cela va sans dire – de l’institution policière. Ses agents ont alors privilégié la recherche de “criminels” à la résolution de crimes. Ainsi, il s’agissait non seulement de procéder à davantage d’arrestations, mais aussi et surtout de se concentrer sur certaines affaires : celles permettant d’incriminer (et d’incarcérer) les hommes racisés. Une fois détenus ou mis en cause (sur la base de représentations et de pratiques liées à leur assignation raciale), les hommes racisés, massivement représentés en détention sont cette fois, enfin exploités directement, par l’achat de leur force de travail à un prix dérisoire et dans des conditions inhumaines.

C’est un premier exemple de la manière dont, concrètement, les systèmes racistes et sexistes ont “fondamentalement à voir l’un avec l’autre dans leur structure interne”. Si l’esclavage de plantation sous la forme que décrit Guillaumin n’existe plus, les idéologies racistes permettent d’exploiter les corps racisés et ce, même sans acheter leur force de travail (1). Le système sécuritaire-carcéral en est l’illustration, en ce qu’il n’autorise la vente de la force de travail des hommes racisés que dans des conditions très contraintes : droit du travail inapplicable, main d’oeuvre captive et offre de  travail très importante par rapport à la demande…

Choisir d’étudier la situation des hommes racisés face au système sécuritaire et carcéral permet de saisir la persistance des tentatives (souvent couronnées de succès) d’appropriation des dominés, même sans exploitation directe de leur force de travail. Nous aurions pu sélectionner un autre exemple : celui des immigrés postcoloniaux des foyers de travailleurs migrants. Ces derniers sont à la fois exploités directement (leur force de travail est ou était vendue à un prix dérisoire et dans des conditions extrêmes, liées à leur position de subalterne dans le système raciste) et indirectement. L’accès à la cité, au logement décent, à la vie sociale et familiale est empêché : parqués dans des zones enclavées, à l’abri des regards et des contrôles réglementaires, maintenus de force sur le territoire, loin de leur famille, par des politiques sociales extrêmement rigides, ces hommes subissent aussi une exploitation indirecte. Ils versent des redevances, payent des cotisations, ce qui peut être envisagé comme un prolongement de la manifestation de leur appropriation par le groupe dominant, quand bien même leur force de travail ne serait aujourd’hui – la majorité d’entre eux étant retraités –  plus directement à vendre.

Pour revenir à l’ouvrage, l’appropriation qu’analyse Guillaumin se décompose, d’après l’auteure, en plusieurs éléments distincts : “l’appropriation du temps, l’appropriation des produits du corps, l’obligation sexuelle et la charge physique des membres invalides du groupe (bébés, vieillards, malades) et des membres valides de sexe mâle.

  1. Il s’agit d’exploiter les corps sans exploiter leur force de travail, quand la police/des agences de sécurité privées utilisent les banlieues comme laboratoire/vitrine de leur méthodes (dans le but ensuite de les vendre à l’étranger) il s’agit bien d’exploiter des corps, de tirer profit de la violence qu’on leur inflige, sans faire appel à la force de travail des racisés.

Suite : Colette Guillaumin, le sexage et nous (Partie 2)

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