On a vu Merci patron, on a pas aimé, on vous dit pourquoi

Succès cinématographique de l’année 2016 en France, le DVD de « Merci Patron ! » est sorti hier. On l’a vu, on a pas aimé, on vous dit pourquoi.

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Résumé du film :

La famille Klur (un homme, une femme, et leur fils), vivant dans le nord de la France, se trouve dans une situation de détresse. Anciens ouvriers du textile pour le groupe LVMH, le couple a été licencié il y a plusieurs années, au moment de la délocalisation des usines en Pologne ; ils n’ont jamais retrouvé d’emploi depuis et expliquent vivre avec 400 euros par mois. Suite à un accident de voiture, ils se retrouvent face à une dette colossale de 30 000 euros, qu’ils sont obligés de payer dans un délai d’un mois. L’impossibilité pour eux de payer cette somme les place sous la menace d’un huissier, qui entend venir chez eux et saisir leur maison, les laissant à la rue.

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Le couple Klur (au centre), leur fils Jérémy (à gauche) et Ruffin (à droite)

François Ruffin, directeur du journal Fakir, s’intéresse à la situation du couple et décide de leur venir en aide. Il monte alors un stratagème et rédige à la place des Klur une lettre à l’attention de Bernard Arnault : s’ils n’obtiennent pas sur leur compte un virement de 30 000 euros les aidant à rembourser leurs dettes, ils viendront eux-mêmes saboter les journées portes ouvertes du groupe LVMH, et avertiront toute la presse de la détresse dans laquelle ils se trouvent suite à leur licenciement. Arnault est alors au cœur d’un scandale en France pour avoir demandé la nationalité belge en vue de payer moins d’impôts. Craignant que l’affaire ne prenne de l’ampleur, LVMH envoie auprès des Klur un représentant, qui se rend chez eux pour négocier. François Ruffin place des caméras cachées et filme la scène ; il se fait passer pour Jérémy, le fils des Klur, et se déguise pour ne pas être reconnu. Le négociateur accepte de virer la somme au couple et d’obtenir pour le père un CDI chez Carrefour (mise en rayon des produits) ; en échange, ils signent une clause de confidentialité, et acceptent de ne parler de cet arrangement à la presse et « surtout pas à Fakir ».

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Les Klur et le représentant de LVMH, scène tournée en caméra cachée

Pour pouvoir diffuser son film, Ruffin doit donc surmonter le problème posé par cette clause.

Feignant de ne rien savoir des arrangements obtenus avec LVMH, il exerce via son journal Fakir une grosse pression sur le groupe : il explique être au courant de la situation de détresse de la famille Klur, et promet de venir saboter les assemblées générales LVMH en compagnie d’autres militants si une solution n’est pas trouvée. Craignant des actions qui pourraient nuire à l’image déjà entachée de Bernard Arnault, le groupe n’a d’autre choix que de révéler à Ruffin la vérité : ils ont trouvé un engagement avec la famille Klur, en négociant directement avec eux. Ils rompent donc la clause de confidentialité qu’ils avaient signée.

Le film peut alors être diffusé sans crainte. Il se finit par un barbecue festif dans le jardin des Klur, qui ont obtenu la somme qu’ils réclamaient, ainsi qu’un CDI chez Carrefour pour le père. Tout le monde clame : « Merci patron ».

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Le barbecue final


 

L’avis du Seum

Autant le dire directement, on a le seum contre ce film.

« Folklorisation », condescendance, mépris de classe

La première chose qui frappe, c’est la condescendance de merde de Ruffin envers les Klur, à qui il parle littéralement comme à des enfants un peu perdus (à Mme Klur : « alors maman, on est contente ? »). Les spectateurs dans la salle (parisienne, précisons-le) n’arrangent pas les choses, chacun se marrant lorsque les Klur évoquent leurs vacances d’un jour à Péronne (trop lol la pauvreté), ou lorsque la caméra fait des gros plans moqueurs sur la tapisserie de prolo ou le chat en moumoute. Ruffin se fout clairement et gratuitement de leur gueule, en les accusant à demi-mots de manquer de gratitude : après  que les Klur ont obtenu le chèque tant espéré via le représentant de LVMH, il s’étonne que le couple n’ait acheté aucun cadeau de remerciement, et arrive chez eux les bras chargés de produits régionaux et pâtés bio hors de prix. « Ah vous vouliez juste lui dire merci ? Sans rien offrir ? Eh ben, vous savez vraiment pas remercier les gens, vous », balance-t-il à des Klur un peu gênés, qui vivent, on le rappelle, avec 400 euros par mois.

Un message politique foireux

Contrairement à Bienvenue chez les Ch’tis, et malgré le côté folklo et humoristique, on a là un film qui se veut politique, critique, de gauche, tout ça. L’ensemble fait toutefois plutôt penser aux émissions de télé-réalité où TF1 vient construire une maison à des familles dans la détresse : le problème des Klur est résolu, ils ne sont plus menacés d’expulsion, fin de l’histoire façon conte de fées. Le recul sur soi est à peu près nul : on a dit « les très très très grands patrons c’est méchant », tout le monde est content et peut retourner se dire engagé.

Mais les rapports de classes, ce n’est pas les 1% vs. les 99%, Louis Vuitton vs. tous les autres gens (qui, eux, seraient tous charmants). Ruffin n’appartient pas au même monde ni à la même classe que les Klur. Il est même, il faut bien le dire, lui-même le petit patron de son entreprise, Fakir, qui gère maintenant un capital conséquent issu des recettes engendrées par le film. L’insistance obsessionnelle sur la figure du « grand patron », multimillionnaire et célèbre, apparaît ici comme un moyen commode de brosser à peu de frais le public dans le sens du poil, en le plaçant immédiatement dans le camp des non-millionnaires, soit des « gentils ». Ce discours qui sous-tend le film empêche en définitive les spectateurs de s’interroger sur leur propre position dans une société de classe, ceux-ci étant automatiquement placés dans la case des « 99% de non-fortunés », catégorie aussi hétérogène que socialement parfaitement absurde.

Le film fait enfin la promotion d’une sorte de paternalisme héroïque, qui tend la main à des pauvres incapables de se libérer eux-mêmes. L’hommage rendu aux prolétaires en général et à leurs luttes est insuffisant : le rôle de la CGT est rendu complètement anecdotique, les représentants syndicaux sont montrés comme de vieux bougons marrants, les salariés en lutte de Goodyear comme des trublions fouteurs d’ambiance. Dans un dialogue à la limite de l’humiliation entre Ruffin et une représentante syndicale, ancienne employée de l’usine de textile, il somme celle-ci de se réconcilier avec Bernard Arnault, sur un ton humoristique déplacé et indélicat, tandis qu’elle vient d’évoquer la vague de suicides  qui a suivi la fermeture. Décidément, tous ces licenciés ne semblent vraiment pas disposés à faire des efforts. Le beau rôle est bel et bien laissé à Fakir et à Ruffin, qui semblent être le seul recours pour faire avancer les choses (non).

La lutte des prolétaires est du coup résumée à un problème individuel. Dans tout le film, le représentant LVMH n’a qu’une crainte : que d’autres anciens salariés aient la même idée et viennent à leur tour réclamer du pognon. Il peut en fait être tranquille : Ruffin s’en fout des autres, toute l’intrigue du film reposant sur « le sauvetage des Klur » et la nécessité de proposer au spectateur un happy endAlors bien sûr que c’est toujours cool de gratter des sous, et que l’on ne peut qu’être ravi que la famille soit sortie d’une situation extrêmement critique. Mais une lutte politique ne peut se contenter de seules micro-victoires, aussi ponctuelles qu’individuelles : elle nécessite au contraire d’élaborer des stratégies collectives pour sortir tout le monde de la merde.

Le dernier problème réside enfin dans l’aboutissement du film, proposé comme un modèle de victoire : le remboursement des dettes par LVMH, et un CDI à Carrefour dans la mise en rayon de produits. Combien ce boulot est-il payé ? Dans quelles conditions ce poste a-t-il pu être créé ? Quelqu’un a-t-il été viré pour ça ? Comment ont réagi les collègues en apprenant que le poste avait été ouvert sur un coup de pression ? Le film passe toutes ces questions sous silence.

L’héroïsation gênante de Ruffin

Qu’est-ce qui est finalement renvoyé au spectateur, à travers l’ascendant du journaliste sur la famille, les séances de coaching ? Qui est le héros du film ? Certainement pas la famille, qui est juste un objet, un support à l’intrigue. Le héros, c’est bien Ruffin, qui se compare lui-même à Robin des bois dans une scène où il se filme racontant l’histoire à son fils : « tu vois, il prend l’argent aux riches pour le donner aux pauvres ».

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Ruffin qui se compare à Robin des Bois

Parce qu’il veut apparaître à tout prix dans un des plans en caméra cachée avec le représentant de LVMH, Ruffin va jusqu’à se déguiser en Jérémy, le fils des Klur (donc un membre de la famille qui existe déjà en fait, bordel). Il dépense donc une thune monstrueuse (et s’en amuse) dans une décoloration des cheveux et des sourcils ainsi que dans des lentilles de couleur.

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La transformation de Ruffin pour le tournage de la scène en caméra cachée

Dans la scène en question, il pose lourdement et faussement innocemment des questions sur Fakir au type de LVMH (« et donc il faut surtout pas prévenir Fakir, c’est ça ? Donc vous avez vraiment peur de Fakir ?») pour mettre en valeur son journal et sa valeur subversive. Signalons que Ruffin aurait en plus pu être reconnu par le type de LVMH, compromettant alors gravement tout le stratagème monté pour que les Klur obtiennent leur fric. Il préfère manifestement prendre le risque de tout foutre en l’air pour pouvoir se mettre en scène. Rien d’étonnant : dans le fond, le combat des Klur importe peu, et Ruffin ne s’en cache pas. Il aurait très bien pu se satisfaire de leur victoire et respecter au final la clause de confidentialité, c’est à dire ne parler de l’arrangement à personne. Mais non. Il fallait sortir son documentaire.

En résumé, le film laisse vraiment l’impression d’avoir assisté à une sorte de télé-réalité de la lutte plutôt qu’à un docu politique. C’est en fait un pur « justice porn » pour bourgeois, dans lequel on se moque finalement bien peu de Bernard Arnault, mais abondamment des Klur. Quelles seront les conséquences de ce film ? Pour Fakir, c’est certain, une rentrée d’argent et un boom des ventes vertigineux (en sortant de la salle, des vendeurs étaient postés devant le ciné pour proposer des numéros, et le journal a depuis lancé une campagne de pub à partir du film). Pour les Klur en revanche, on ne sait pas trop. On espère pour eux que tous les spectateurs vont pas débarquer dans leur Carrefour pour faire des selfies avec eux ; on espère aussi que tous les détails livrés sur leur maison, leur vie intime leur porteront pas préjudice. Et qu’ils toucheront quelque chose des bénéfices du film, qui a fait en France 500 000 entrées.

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