L’histoire de mon peuple est triste, fuck un commis d’office

D’où vient la merde qui nous arrive ? C’est un peu la question à 1000 dollars. Elle vient de partout, dans tous les sens mais aussi, elle vient de loin. Le degré de violence supplémentaire déployé cet été à l’égard de certaines femmes musulmanes en raison de leur tenue vestimentaire a encore confirmé cette impression que nous, assigné-es musulman-es, sommes nombreux-ses à partager.

« Les mémoires collectives des quartiers et des minorités raciales sont des outils importants de nos luttes »

Les sentiments (de seum, d’impuissance, de dépit) qu’on a logiquement ressentis ne peuvent servir d’unique base à notre réaction. Parce que notre histoire fait de nous des anticolonialistes installés dans la gueule du loup, on a le devoir de réfléchir aux moyens de lui éclater ses crocs un par un. La mission n’est pas simple et il arrive souvent qu’on se plante. Malheureusement, se planter veut parfois vouloir dire faire plus de mal que de bien, ou en tout cas faire du mal à la mauvaise personne. De la marche de la dignité au combat pour la reconnaissance du meurtre d’Adama Traoré, on a pu voir à quel point les mémoires collectives des quartiers et des minorités raciales sont des outils importants de nos luttes : ils permettent de décoder, de comprendre voire d’anticiper des situations déjà vues/vécues et d’ainsi mobiliser. Mais cet outil, parce qu’il est porteur d’une puissance politique, peut aussi être dangereux pour nous-mêmes.

Ces mémoires auxquelles on tient et que l’on s’acharne à transmettre sont imparfaites, certes. Elles sont imparfaites parce qu’on oublie, nul ne peut se souvenir de tout et ce serait d’ailleurs insupportable. Mais elles sont imparfaites aussi parce qu’elles sont soumises à toutes sortes de pressions. A commencer par celle de la mémoire blanche, cette mémoire adossée à l’histoire officielle et dont le seul but est de légitimer l’ordre racial, social et patriarcal actuel. La mémoire Blanche, c’est celle qui a retenu que c’est l’homme européen qui a généreusement apporté humanité et progrès au reste du monde. Même quand ce dernier s’est perdu dans des pages sombres, c’est toujours pour revenir en sauveur généreux (mais pas repentant, faut pas pousser). En revanche dans les mémoires indigènes, noires, juives, tziganes handicapées, queers, prolétaires, féministes, cette humanité est fictive – accordée ou refusée selon le bon vouloir des dominants, conditionnée  et temporaire – et ce progrès a un coût : l’exploitation/exclusion/extermination ou la lutte. Bien qu’elles soient chacune spécifiques car correspondant à des oppressions différentes, ces mémoires ont un point commun : une défiance vis-à-vis de la mémoire blanche, de l’histoire officielle.

 « La merde actuelle se suffit à elle-même pour convaincre »

Rien d’étonnant donc à ce que les tenants de l’ordre racial, social et patriarcal s’acharnent à détourner ou instrumentaliser ces mémoires collectives. Qu’ils votent en 2005 une loi sur la promotion des effets positifs de la colonisation, qu’ils imposent le récit du sauveur blanc aux mémoires noires ou encore qu’ils invoquent « deux siècles d’histoire d’amour entre la France et les Juifs », le procédé est le même : le désarmement des minorités. La déstabilisation produite par ces discours facilite ensuite la mise en concurrence des minorités : les musulmans  deviendraient les porteurs intemporels d’un antisémitisme, d’une misogynie et d’une homophobie congénitale, les féministes les premières suspectes d’un racisme avant tout culturel et les Juifs joueraient contre toutes les minorités pour s’attirer les faveurs de l’homme blanc.

Cette stratégie ne peut être la nôtre et pourtant lorsque, par exemple, nous piochons dans la mémoire traumatique juive pour prouver la gravité de la situation actuelle, c’est ce que nous faisons. D’une part parce que c’est nier que l’antisémitisme, y compris sous ses formes brutales, n’a jamais été complètement banni de nos sociétés. D’autre part parce que se saisir de la mémoire d’autrui pour tenter de prouver son appartenance légitime à l’humanité c’est déjà admettre sa propre déshumanisation. Ou, pour le dire plus crûment, la merde actuelle se suffit à elle-même pour convaincre du traitement inhumain auquel nous faisons face. Enfin nous servons cette stratégie du désarmement parce que nous oublions que nos propres mémoires permettent déjà de tracer le cheminement de ce qu’il se passe.

« Ce qui compte aujourd’hui c’est de creuser dans nos mémoires, pas de se faire le commis d’office de celles d’autrui »

Bien sûr, toutes celles et ceux qui tentent de comprendre ou d’expliquer la situation par ce genre de discours ne choisissent pas consciemment d’entretenir la mise en concurrence. La recherche d’empathie, la mobilisation des ressources les plus facilement disponibles (c’est à dire celles mises à disposition par la mémoire blanche) sont des réactions compréhensibles. Ce réflexe de se servir d’un axe d’oppression pour se sortir d’une position de dominé, nous l’avons tous-tes plus ou moins intégrés de manières diverses. Il ne s’agit pas de se blâmer les un-es les autres mais justement d’empêcher les tirs croisés afin de pouvoir enfin parler de convergence. 

Ce qui compte donc aujourd’hui, c’est de creuser dans nos mémoires pour essayer d’y trouver les multiples origines de l’ordre racial, social et patriarcal que nous subissons. Pas de se faire les commis d’office de la mémoire d’autrui. Pas non plus en s’arrêtant seulement sur l’horreur et la violence déployée à notre égard, mais aussi et surtout sur les conditions matérielles qui permettent et entretiennent cette situation et comment nous et nos prédécesseurs y faisont face. Ce sont les failles de la mémoire blanche et donc celles du pouvoir qui opprime qu’il faut travailler, chacun depuis sa position.  Ce travail passe par un respect mutuel des mémoires collectives permettant la mise en commun.

« On sait comment cette histoire a fini et comment elle s’est perpétué »

 Opposer ou comparer les représentations historico-républicaines sur l’antisémitisme (qui serait une invention nazie exportée en Europe par la suite) et l’islamophobie (qui serait un phénomène nouveau lié à l’anticléricalisme français) empêche de percevoir que ces deux oppressions, loin d’être une mauvaise répétition de l’histoire, coexistent en fait depuis fort longtemps. L’antisémitisme moderne et l’idéologie coloniale (dont l’islamophobie n’est qu’un avatar) émergent en France à partir du 19ème siècle et à la faveur d’un ordre social caractérisé par la domination masculine, bourgeoise et blanche que nous subissons encore aujourd’hui. Tandis que l’idéologie coloniale abaissait les “indigènes” au rang d’êtres exploitables et expropriables à merci, l’antisémitisme substituait à l’oppresseur réel un oppresseur fantasmé. On sait comment cette histoire a fini et comment elle s’est perpétuée : des populations humiliées et massacrées, le tout au profit de bourgeoisies bien blanches et toujours confortablement installées au pouvoir.

A l’heure où tout est fait pour fabriquer une haine viscérale entre essence musulmane et essence juive, nous devons insister pour rappeler que les catégories sociales auxquelles juif-ves et musulman-es sont assigné-e-s ont été construites par et en réaction à la domination blanche. Nous n’avons objectivement qu’un seul et même intérêt : l’abolition des races sociales.


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