Inspecteur Ruffin mène l’enquête: chronique de la divergence des luttes

“Quel sera le prochain à laisser des plumes sur le goudron
Quand pour un frangin abattu ils diront ce qu’ils voudront ?
(« Qui ça étonne encore? » – La Rumeur/Le Bavar)”

Qui se souvient du 32 Mars 2016 et des semaines qui suivirent? Qui se souvient des nuit-deboutistes qui, la main sur le cœur, appelaient à la convergence des luttes? Qui se souvient des AG en plein air avec, entre deux interminables diarrhées verbales de poètes maudits, des appels solennels adressés à – retenez votre souffle – les-quar-tiers-po-pu-laires. “Parce que le gouvernement est notre adversaire à tou-te-s donc faut s’unir, faut con-ver-ger!’’ Et les appels du pied devenaient vite des sommations vexées (« mais pourquoi diable nous snobent-ils? ») et vexantes (« mais vous ne comprenez pas, pauvres bougres, qu’on a des intérêts communs »?!).

Car c’est devenu quasi-proverbial: quand la gauche blanche a besoin de noir-e-s et d’arabes pour embellir ses photos de famille, les invitations se conjuguent à l’impératif. Et l’inévitable fiasco de ce genre de pulsion unitaire bouffonne nous retombe toujours sur NOTRE gueule, à NOUS. Et la gauche blanche trépigne. Au mieux, on « regrette », on trouve ça « dommage », on se dit que c’est « trop bête quand-même-hein ». Le plus souvent, on s’agace comme un enfant gâté distribuant les commentaires blessants à son goûter d’anniversaire. Faut pas s’étonner que le mouvement ne prenne pas, ils ne sont jamais contents ces gens-là! On leur propose de gonfler nos rangs docilement après les avoir méprisés depuis toujours et ils ne débarquent même pas au premier claquement de doigts.

Non, ces gens-là ne sont jamais contents, là-dessus on est d’accord. Notre venin est toujours abondant et les raisons de se calmer ne semblent pas se presser au portail. Récemment, c’est François Ruffin, notre trésor national, qui a eu à cœur de synthétiser toute cette morgue. A la faveur d’un de ces meetings de lutte [1] dont il est friand, notre journaliste-député a pu s’illustrer dans son exercice favori: nous faire péter un câble en s’exprimer sur n’importe quel sujet. Sauf que là, l’objet de son récital était la mort d’Adama Traore et la vendetta policière-judiciaire-médiatique subie par sa famille.

 

« En toute matière, je commence par mener l’enquête d’abord »

Qui a eu le courage ou la perversité de regarder jusqu’au bout la courte vidéo extraite de ce meeting comprendra sûrement qu’il s’agit là d’un échantillon chimiquement pur et représentatif  du regard que porte la gauche blanche – fut-elle soi-disant « insoumise » – sur les militants des quartiers populaires. Cette violence n’a peut-être jamais été aussi parfaitement personnifiée, incarnée, que par ce bref échange entre une star de la gauche en carton-pâte et Assa Traore qui lutte depuis plus d’un an pour que la vérité soit reconnue au sujet de son frère Adama, mort entre les mains des flics. Elle, qui lutte aussi et avec les mêmes vents contraires pour ses frères victimes du harcèlement policier et judiciaire, doit donc subir la petite crise d’égo de notre journaliste-député-réalisateur qui a besoin d’être moussé pour accorder un soutien public. Non, il va d’abord « mener l’enquête ».

Alors prenons le parti de le croire et de lui accorder le bénéfice du doute. Qu’est-ce qu’on constate? Que nous dit ce besoin de « mener l’enquête » soi-même? Très simplement:

le cas Ruffin est emblématique de l’ignorance crasse de la gauche blanche au sujet des crimes policiers et de sa négation de la légitimité des collectifs qui luttent contre.

L’enquête que voudrait mener notre journaliste-député-réalisateur-inspecteur a débuté il y a plus d’un an! Personne n’a attendu Ruffin pour se dire qu’il faudrait peut-être questionner la version officielle au sujet de la mort d’Adama Traore. Personne, et encore moins la famille et les proches de la victime. La vérité est là, crue: il ne traverserait même pas l’esprit de notre Tintin du XXIème siècle d’accorder une once de légitimité à des associations et des militants qui luttent H24 dans ce domaine. C’est de leur vie qu’il s’agit, pas d’un hashtag. Le patron de Fakir a-t-il déjà remarqué que les noms des collectifs sont souvent ceux de leurs proches tués? C’est sûr que c’est peut-être moins vendeur qu’une référence ratée à la guerre d’Espagne ou une autre merde du folklore gaucho à deux balles mais on fait ce qu’on peut.

Ruffin ne veut pas « se positionner avant d’être intimement convaincu » et ça serait tout à son honneur…si on vivait dans un monde en apesanteur sociale et immaculée de toute épaisseur historique. Là, on essaie de continuer notre exercice consistant à le croire sur parole mais on hésite quand même entre un constat de bêtise abyssale et une impression de foutage de gueule décomplexé. Le petit numéro du dévot de LA vérité qui incite à la pondération passe moyen. Ok, il découvre tout et n’a pas l’air de faire confiance aux collectifs militants mais, en bon journaliste, il doit sûrement lire ses confrères qui ont écrit sur le sujet. Et, quand lesdits confrères sont aussi ses amis, on peine à imaginer qu’il soit passé à côté. On pense notamment à son camarade Frédéric Lordon [2] qui écrivait en février dernier:

« Que le procureur de Pontoise trouve d’abord à dire qu’Adama Traoré est mort de complications infectieuses, ou l’IGPN que le viol de Théo n’en est pas un mais une inadvertance, ceci n’est pas un accident mais la vérité des pouvoirs institués. Et c’est bien dans le rapport de force, contraints par l’opiniâtreté d’une volonté de dévoilement, que les pouvoirs finissent par cracher le morceau, et là seulement. »

Frédéric Lordon

*

Il semble donc qu’il faille tout expliquer à Monsieur Ruffin, alors soyons brefs et constructifs: François, tu arrêtes tes sketches et tu relaies un soutien inconditionnel partout où une audience t’est accordée – les médias que tu affectionnes et l’assemblée nationale paraissent être un bon début. Tu ne tires pas la couverture à toi et, pitié, tu évites d’en faire un film où tu te compares à Robin des Bois. Pigé? Et quand tu as fait tout ça, ne t’attends pas à des félicitations: on ne dira jamais « merci patron » à des égos sur pattes qui nous prennent pour de la chair à convergence quand ça les arrange.

 

[1] Le Jeudi 21 septembre, au Havre.

[2] http://blog.mondediplo.net/2017-02-22-Charlot-ministre-de-la-verite

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