Discriminations : le cynisme du gouvernement

Ce matin a été lancée la nouvelle campagne du gouvernement contre les discriminations à l’embauche. En plus de déployer des moyens considérables pour expliquer ce que certains s’époumonnent à dire depuis des décennies, le gouvernement oublie juste sa large part de responsabilité.

Évidemment, au Seum, on lutte avec nos petits bras contre les discriminations, quels que soient les critères sur lesquels elles se basent : race, genre, origine sociale, orientation sexuelle, religion, handicap etc. Si on est tou.t.e.s convaincus de l’importance de ce combat, on se marre un peu quand on voit le gouvernement lancer un énième testing pour vérifier l’existence des discriminations et diffuser une campagne enjoignant les patrons à ne plus discriminer.

Quand un inconnu vous traite de sale gauchiste ou de sale blanc, vous n’êtes pas juridiquement discriminés

Les discriminations ce sont les traitement inégaux ou défavorables, subis par certaines personnes en comparaison avec les autres. Pour être juridiquement reconnues comme telles, elles doivent se baser sur un des 20 critères retenus par la loi. Elles doivent aussi s’exercer dans des domaines reconnus par cette même loi, à savoir l’emploi, le logement, l’éducation, l’accès aux biens et aux services.

CRITERES

Du coup, non, quand un inconnu vous traite de sale gauchiste ou de sale blanc, vous n’êtes pas juridiquement discriminés, bien que la loi retienne ces mêmes critères pour d’autres domaines de la vie sociale. Vous êtes seulement insultés.  On ne parle de discrimination que dans l’accès à des positions sociales, des biens, des éléments centraux de la vie d’une personne, comme le logement ou l’emploi.

Pour en revenir à la mesure des discriminations, c’est vrai que celle-ci est compliquée. Les enquêtes se basent sur l’auto-déclaration des personnes (leur sentiment d’être discriminées), les testings (envoyer 50 CV identiques en tous points sauf certains, afin de mesurer l’influence des variables retenues, comme l’appartenance supposée à la religion musulmane) mais aussi des enquêtes statistiques nationales visant à mesurer le taux de chômage des descendants d’immigrés par rapport à celui de la population majoritaire. Pourtant, ces difficultés de mesure peuvent être surmontées, en croisant les sources et les données objectives (taux de chômage) et subjectives (le ressenti de la discrimination). Pour quels résultats ?

Les personnes immigrées (= qui ont fait le voyage) ou fils/filles d’immigrés (né.e.s en France d’au moins un parent immigré) sont les plus discriminées : 40% en ont été victimes, alors même qu’elles ne représentent que 22% de la population. En gros, une personne sur cinq est immigrée ou descendante de, alors que presque un discriminé sur deux fait partie de ce groupe.

On peut également être racisé par son appartenance réelle ou supposée à une religion

En effet, l’origine (réelle ou supposée) et la couleur de peau sont déclarées comme les principaux motifs de discriminations par les victimes, à hauteur de 37 et 20%. Si on compare avec ce que l’INED appelle la population majoritaire (ni immigré ni descendant de), l’écart est énorme : seuls 10% de ces derniers déclarent avoir subi des discriminations contre 26% des filles et fils d’immigrés et 24% des immigrés eux-mêmes. Plus du double. Ca en fait du monde qui déclare subir des discriminations par leur seule appartenance à la condition racisée (que ce soit par la couleur de peau ou l’origine). C’est beaucoup.

INED

La couleur de peau est un critère cité par 73% des natifs des DOM et 88% des descendants d’immigrés du Sahel. Ce critère est déterminant pour ces groupes, même si les immigrés en général y rajoutent l’accent et les filles et fils d’immigrés le lieu de résidence.

Enfin et c’est important, on peut également être discriminé par son appartenance réelle ou supposée à une religion. C’est surtout le cas des musulmans, qui déclarent 1,5 fois plus de discriminations de ce type que les athées et présentent 2,5 fois plus de risque d’être refusé à un entretien d’embauche qu’un chrétien, toutes choses égales par ailleurs. On l’a vu avec le testing Marie Diouf, française noire supposée chrétienne, VS Khadidja Diouf, française noire supposée musulmane, mené en 2010 et dont le protocole est le suivant :  

DIOUF

On peut entendre d’ici les râles des fafs qui estiment que les racisés seraient “plus sensibles”, voire même carrément “susceptibles” sur la question des discriminations. Cette hypothèse est contredite par plusieurs données : déjà, les descendants d’immigrés et les natifs des DOM (tous français, donc) déclarent davantage de discriminations que les immigrés eux-mêmes. Or on devrait s’attendre à l’inverse puisque les immigrés, en complément de la couleur de peau et de l’origine supposées, sont en plus discriminés en raison de leur accent et de leur nationalité, contrairement à leurs enfants. On sait aussi qu’avoir un seul parent immigré plutôt que deux protège des discriminations. Ce qui appuie aussi l’idée que les immigrés devraient être plus discriminés que leurs enfants. Mais ce n’est pas le cas. 

On peut aussi expliquer l’écart de déclaration entre les immigrés et leurs enfants par le fait que ces enfants, français, élevés et éduqués en France, ont une conscience plus aigue des discriminations ou en tous cas nourrissent un sentiment de révolte plus fort. Et pour cause, liberté,égalité, fraternité, accès aux droits égal entre tous les citoyens français blabla. Logique qu’ils identifient davantage les discriminations dont ils sont victimes, les déclarent et s’en indignent, vu la soupe républicaine qu’on leur vend toute l’année et étant donné qu’une (trop) petite partie d’entre eux atteint enfin des positions sociales enviables, au prix d’efforts couteux et de luttes quotidiennes.

D’ailleurs, plus on est diplomé, plus on est sensible aux discriminations. Non seulement parce qu’on les identifie davantage en tant que telles, mais aussi parce que plus on monte dans les positions sociales et moins les minorités sont nombreuses, du coup, on est plus exposés. 

Voilà en gros pour l’état de la recherche sur les discriminations en France. On a déjà suffisamment de données, à la fois qualitatives et quantitatives pour savoir que oui, les discriminations existent, surtout les raciales, surtout celles liées au genre, mais aussi à l’âge, l’état de santé, la grossesse, l’activité syndicale.

L’Etat est lui-même producteur – et pas qu’un peu – des discriminations à l’embauche et à la promotion professionnelle

Au delà du fait que le gouvernement se moque de nous en cherchant à prouver les discriminations dont on a déjà la preuve, il y a autre chose de très gênant dans la campagne lancée. L’Etat est lui-même producteur – et pas qu’un peu – des discriminations à l’embauche et à la promotion professionnelle.

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L’Etat offre 20% de l’emploi total. Un boulot sur cinq. Ça fait beaucoup, presque 6 millions d’emplois en tout. Pourtant, 94% des emplois publics sont interdits de fait aux étrangers, c’est à dire à ceux qui n’ont pas la nationalité française. Si cette discrimination peut éventuellement (et encore, faut forcer) se comprendre pour des raisons de sécurité nationale ou de prérogatives de la puissance publique (on pense ici à la police, l’armée, les impôts, les douanes), ces emplois sensibles ne représentent qu’à peine plus d’un emploi public sur dix. La défunte HALDE avait d’ailleurs précisé, en 2009, qu’en dehors de ces postes-la, l’exclusion des étrangers ne se justifiait en rien.

Certes, la fonction publique n’est pas le seul secteur qui interdit des emplois aux étrangers puisqu’au total c’est 30% de l’emploi total qui est réservé aux nationaux ou aux étrangers européens dits « communautaires ». Dans le secteur privé, 17 postes sont interdits aux étrangers (huissiers, notaires, directeurs de presse…) et 35 autres sont réservés aux étrangers européens (vétérinaires, buralistes, directeurs de salles de spectacles…).

Il reste tout de même que l’Etat, avec 20% de l’emploi total dont la quasi-totalité interdit aux étrangers fait un beau score en termes de discriminations. Du coup, il considère que réserver les concours d’accès à la fonction publique est une « discrimination tolérée ». 

Exceptions

Extrait du site “stop-discrimination.gouv”

En dépit de leurs “compétences”, donc, quasiment tous les emplois publics sont interdits aux étrangers, quand bien même les postes n’auraient rien avoir avec la sécurité de la nation. Bien sur, l’Etat n’est pas si regardant quant il s’agit d’embaucher des médecins étrangers salariés dans les hopitaux, des profs étrangers contractuels dans les facs etc. L’emploi public pour les étrangers non, l’emploi public précaire, là d’accord.

Voila pour les discriminations à l’accès à l’emploi public. Et à l’intérieur de la fonction publique, comment ça se passe niveau discriminations ? Pas bien. Parmi l’ensemble des plaintes enregistrées par le Défenseur des droits, près de 20% concernaient le secteur public. Quant aux motifs de ces plaintes, 17% concernaient l’origine et 33% l’état de santé et le handicap. Les discriminations liées au genre ne sont pas en reste, notamment dans l’accès aux postes à responsabilité, rémunérateurs, stables et valorisants.

genre

Cette campagne du gouvernement, que ce soit son volet “on va vérifier si les discriminations existent et les mesurer » ou celui de “bouh les patrons, vous êtes trop méchants”, nous semble donc bien cynique. Elle participe à la mise en scène de la lutte contre les oppressions menées prétendument par l’Etat en niant complètement les discriminations opérées par la fonction publique et permet, du même coup, de retarder la mise en oeuvre de véritables politiques de luttes en cherchant d’abord à vérifier, pour la millième fois, l’existence même des discriminations que des milliers d’individus et d’enquête ont déjà clamé haut et fort.

Du foutage de gueule.

BIBLIOGRAPHIE :

INED, “les discriminations : une question de minorités visibles ?”, Populations et sociétés, N°466, avril 2010, en ligne URL https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19134/466.fr.pdf

C.LEFEBVRE, “Les discriminations dans la fonction publique”,Emploi-public.fr, 4 juin 2013, en ligne URL http://infos.emploipublic.fr/dossiers/connaitre-la-fonction-publique/la-diversite-dans-la-fonction-publique/les-discriminations-dans-la-fonction-publique/apm-1427/

CSA pour l’OIT et le Défenseur des droits, “Baromètre de la perception des discriminations au travail, regards croisés salariés du privés et agents de la fonction publique”, janvier 2012, en ligne URL http://www.ilo.org/public/french/region/eurpro/paris/actualites/download/discrimin2012fp.pdf

A.SPIRE et A. MATH, “Des millions d’emplois interdits, cartographie de la discrimination légale”, Les Mots Sont Importants, 8 aout 2015, en ligne URL http://lmsi.net/Des-millions-d-emplois-interdits

 Stop discriminations, “définitions et formes de discriminations”, 2016, en ligne URL http://stop-discrimination.gouv.fr/informations/definitions-et-formes-de-discriminations

ADIDA, LAITIN, VALFORT, “les Français musulmans sont-ils discriminés dans leur propre pays ? Une étude expérimentale sur le marché du travail”, French American Foundation et Sciences Po Paris, 2009, URL en ligne https://frenchamerican.org/sites/default/files/documents/media_reports/laitin_discriminationmusulmans_report_fr.pdf

On a le seum contre les hommes qui portent du rouge à lèvres pour la journée de la femme (sic) : PART 2. La pauvreté

Parce que nous, on n’a pas de quoi en acheter.

Statistiquement, on est juste un peu plus pauvres (14% des femmes sont pauvres) que les hommes (13%) en métropole.

Outremer, c’est pire encore, puisque le taux de pauvreté s’établit à 33% de la population locale contre 14% dans l’hexagone. Finalement, 4,7 millions de femmes vivent sous le seuil de pauvreté et 3,9 millions d’hommes. Deux points d’écart, ça fait quand même 500 000 femmes de plus qui vivent avec moins de 964€, TTC, une fois les aides sociales perçues et les impôts éventuels réglés.

Est-ce que ça aurait un lien avec la précarité salariale des femmes ? Même si on exclut les allocations de survie dites universelles (lol) type RSA ou Allocation adulte Handicapé et qu’on regarde seulement les revenus d’activité (issus du travail ou des cotisations maladie/chômage), 2,2 millions de femmes vivaient sous le seuil de pauvreté. En fait, en 2010, 70% des travailleurs pauvres étaient des femmes. Ce qu’elles percevaient comme revenus du travail ou comme fruits de leurs cotisations, s’élevait à moins de 964€ par mois. Même quand on échappe à la tendance, parce qu’on est privilégiées sur d’autres axes (comme le fait d’être blanche, d’être issue d’une famille favorisée, d’être manifestement hétérosexuelle, valide et cisgenre), on doit de toute façon travailler 59 jours de plus que les hommes si on veut être payées autant qu’eux, toutes choses égales par ailleurs.

Tant qu’à faire, nos emplois, quand on en a, sont de faible qualité. Si l’on sélectionne trois métiers parmi les moins qualifiés et les plus pénibles – tant au niveau santé que conditions d’exercice -, à savoir agent d’entretien, aide à domicile et assistante maternelle, on compte alors 95% de femmes.

Et puis, de toute façon, même quand on ne bosse pas et qu’on est, par exemple, allocataire du RSA, on est encore défavorisées. Là aussi on est surreprésentées : 60% des allocataires du RSA sont des femmes. Quand on sait que le RSA de base c’est 470€ pour une femme célibataire, soit même pas 1/3 du SMIC (pour une aide qui est censée représenter la moitié du salaire minimum), le rouge à lèvres, même si on en veut, c’est impossible.

On est pauvres, notamment parce qu’on dispose d’emplois moins stables, plus fréquemment à temps partiel, moins souvent bien rémunérés. On subit aussi davantage le chômage (du moins jusqu’en 2012), on est trois fois plus nombreuses que les hommes à vouloir travailler plus sans y parvenir. On en crève et ça a des conséquences sur nos trajectoires, jusqu’au bout.

Parce que c’est vrai, on vit plus longtemps, mais dans quelles conditions ? Passés 75 ans, il y a deux fois plus de femmes pauvres que d’hommes. Et parmi les allocataires du minimum vieillesse, là encore on est majoritaires (57%). Nos faibles cotisations retraite (salaire et taux d’activité moins élevés obliges) et notre espérance de vie plus longue nous offrent donc l’opportunité de percevoir le minimum vieillesse (900€ par mois si l’on est seule) et de rester paisiblement pauvre jusqu’à notre mort.

Du coup, du rouge à lèvres, nous, même si on en voulait, on n’a pas de quoi en acheter. Et puis il n’y a pas qu’en France que les femmes sont plus pauvres, c’est un phénomène mondial. C’est à se demander s’il n’y aurait pas un système, appelons-le patriarcal, tiens, qui les maintiendrait dans la pauvreté.

Bibliographie :

INSEE, Taux de pauvreté par âge et par sexe, 2013, en ligne URL http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATTEF04416

Centre d’observation de la société, « En matière de pauvreté, l’INSEE considère que les DOM ne font pas partie de la France », septembre 2015, en ligne, URL http://www.observationsociete.fr/en-mati%C3%A8re-de-pauvret%C3%A9-l%E2%80%99insee-consid%C3%A8re-que-les-dom-ne-font-pas-partie-de-la-france#footnote3_9bqeis5

CESE, Enquête « Femmes et précarité », 2013, en ligne, URL http://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Etudes/2013/2013_09_femmes_precarite.pdf

INSEE, taux de chômage par sexe, 2016, en ligne, URL http://www.insee.fr/fr/themes/series-longues.asp?indicateur=taux-chomage-sexe

L’Express, « les femmes ne sont pas égales aux hommes, la preuve en dix chiffres », 2013, en ligne, URL http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/les-femmes-ne-sont-pas-egales-aux-hommes-la-preuve-en-10-chiffres_1447049.html