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L’histoire de mon peuple est triste, fuck un commis d’office

D’où vient la merde qui nous arrive ? C’est un peu la question à 1000 dollars. Elle vient de partout, dans tous les sens mais aussi, elle vient de loin. Le degré de violence supplémentaire déployé cet été à l’égard de certaines femmes musulmanes en raison de leur tenue vestimentaire a encore confirmé cette impression que nous, assigné-es musulman-es, sommes nombreux-ses à partager.

« Les mémoires collectives des quartiers et des minorités raciales sont des outils importants de nos luttes »

Les sentiments (de seum, d’impuissance, de dépit) qu’on a logiquement ressentis ne peuvent servir d’unique base à notre réaction. Parce que notre histoire fait de nous des anticolonialistes installés dans la gueule du loup, on a le devoir de réfléchir aux moyens de lui éclater ses crocs un par un. La mission n’est pas simple et il arrive souvent qu’on se plante. Malheureusement, se planter veut parfois vouloir dire faire plus de mal que de bien, ou en tout cas faire du mal à la mauvaise personne. De la marche de la dignité au combat pour la reconnaissance du meurtre d’Adama Traoré, on a pu voir à quel point les mémoires collectives des quartiers et des minorités raciales sont des outils importants de nos luttes : ils permettent de décoder, de comprendre voire d’anticiper des situations déjà vues/vécues et d’ainsi mobiliser. Mais cet outil, parce qu’il est porteur d’une puissance politique, peut aussi être dangereux pour nous-mêmes.

Ces mémoires auxquelles on tient et que l’on s’acharne à transmettre sont imparfaites, certes. Elles sont imparfaites parce qu’on oublie, nul ne peut se souvenir de tout et ce serait d’ailleurs insupportable. Mais elles sont imparfaites aussi parce qu’elles sont soumises à toutes sortes de pressions. A commencer par celle de la mémoire blanche, cette mémoire adossée à l’histoire officielle et dont le seul but est de légitimer l’ordre racial, social et patriarcal actuel. La mémoire Blanche, c’est celle qui a retenu que c’est l’homme européen qui a généreusement apporté humanité et progrès au reste du monde. Même quand ce dernier s’est perdu dans des pages sombres, c’est toujours pour revenir en sauveur généreux (mais pas repentant, faut pas pousser). En revanche dans les mémoires indigènes, noires, juives, tziganes handicapées, queers, prolétaires, féministes, cette humanité est fictive – accordée ou refusée selon le bon vouloir des dominants, conditionnée  et temporaire – et ce progrès a un coût : l’exploitation/exclusion/extermination ou la lutte. Bien qu’elles soient chacune spécifiques car correspondant à des oppressions différentes, ces mémoires ont un point commun : une défiance vis-à-vis de la mémoire blanche, de l’histoire officielle.

 « La merde actuelle se suffit à elle-même pour convaincre »

Rien d’étonnant donc à ce que les tenants de l’ordre racial, social et patriarcal s’acharnent à détourner ou instrumentaliser ces mémoires collectives. Qu’ils votent en 2005 une loi sur la promotion des effets positifs de la colonisation, qu’ils imposent le récit du sauveur blanc aux mémoires noires ou encore qu’ils invoquent « deux siècles d’histoire d’amour entre la France et les Juifs », le procédé est le même : le désarmement des minorités. La déstabilisation produite par ces discours facilite ensuite la mise en concurrence des minorités : les musulmans  deviendraient les porteurs intemporels d’un antisémitisme, d’une misogynie et d’une homophobie congénitale, les féministes les premières suspectes d’un racisme avant tout culturel et les Juifs joueraient contre toutes les minorités pour s’attirer les faveurs de l’homme blanc.

Cette stratégie ne peut être la nôtre et pourtant lorsque, par exemple, nous piochons dans la mémoire traumatique juive pour prouver la gravité de la situation actuelle, c’est ce que nous faisons. D’une part parce que c’est nier que l’antisémitisme, y compris sous ses formes brutales, n’a jamais été complètement banni de nos sociétés. D’autre part parce que se saisir de la mémoire d’autrui pour tenter de prouver son appartenance légitime à l’humanité c’est déjà admettre sa propre déshumanisation. Ou, pour le dire plus crûment, la merde actuelle se suffit à elle-même pour convaincre du traitement inhumain auquel nous faisons face. Enfin nous servons cette stratégie du désarmement parce que nous oublions que nos propres mémoires permettent déjà de tracer le cheminement de ce qu’il se passe.

« Ce qui compte aujourd’hui c’est de creuser dans nos mémoires, pas de se faire le commis d’office de celles d’autrui »

Bien sûr, toutes celles et ceux qui tentent de comprendre ou d’expliquer la situation par ce genre de discours ne choisissent pas consciemment d’entretenir la mise en concurrence. La recherche d’empathie, la mobilisation des ressources les plus facilement disponibles (c’est à dire celles mises à disposition par la mémoire blanche) sont des réactions compréhensibles. Ce réflexe de se servir d’un axe d’oppression pour se sortir d’une position de dominé, nous l’avons tous-tes plus ou moins intégrés de manières diverses. Il ne s’agit pas de se blâmer les un-es les autres mais justement d’empêcher les tirs croisés afin de pouvoir enfin parler de convergence. 

Ce qui compte donc aujourd’hui, c’est de creuser dans nos mémoires pour essayer d’y trouver les multiples origines de l’ordre racial, social et patriarcal que nous subissons. Pas de se faire les commis d’office de la mémoire d’autrui. Pas non plus en s’arrêtant seulement sur l’horreur et la violence déployée à notre égard, mais aussi et surtout sur les conditions matérielles qui permettent et entretiennent cette situation et comment nous et nos prédécesseurs y faisont face. Ce sont les failles de la mémoire blanche et donc celles du pouvoir qui opprime qu’il faut travailler, chacun depuis sa position.  Ce travail passe par un respect mutuel des mémoires collectives permettant la mise en commun.

« On sait comment cette histoire a fini et comment elle s’est perpétué »

 Opposer ou comparer les représentations historico-républicaines sur l’antisémitisme (qui serait une invention nazie exportée en Europe par la suite) et l’islamophobie (qui serait un phénomène nouveau lié à l’anticléricalisme français) empêche de percevoir que ces deux oppressions, loin d’être une mauvaise répétition de l’histoire, coexistent en fait depuis fort longtemps. L’antisémitisme moderne et l’idéologie coloniale (dont l’islamophobie n’est qu’un avatar) émergent en France à partir du 19ème siècle et à la faveur d’un ordre social caractérisé par la domination masculine, bourgeoise et blanche que nous subissons encore aujourd’hui. Tandis que l’idéologie coloniale abaissait les “indigènes” au rang d’êtres exploitables et expropriables à merci, l’antisémitisme substituait à l’oppresseur réel un oppresseur fantasmé. On sait comment cette histoire a fini et comment elle s’est perpétuée : des populations humiliées et massacrées, le tout au profit de bourgeoisies bien blanches et toujours confortablement installées au pouvoir.

A l’heure où tout est fait pour fabriquer une haine viscérale entre essence musulmane et essence juive, nous devons insister pour rappeler que les catégories sociales auxquelles juif-ves et musulman-es sont assigné-e-s ont été construites par et en réaction à la domination blanche. Nous n’avons objectivement qu’un seul et même intérêt : l’abolition des races sociales.

L’édito de Riss à la sauce Seum

Parce qu’on a le Seum contre Riss et ses potes, ces personnalités si pleines d’humour (en tous cas ce qu’ils considèrent comme tel) et se sentent depuis quelques mois investis d’une mission, on a repris son éditoAvec notre Seum dedans. 

Depuis une semaine, les spécialistes essaient de comprendre les raisons des attentats de Bruxelles. Une politique internationale agressive, impérialiste, néo-colonialiste qui déclenche des guerres à force d’ingérence et de magouilles ? Une police qui harcèle au faciès au et assassine en toute impunité les membres des minorités nationales ? Une politique intérieure qui n’a eu de cesse de créer et alimenter le “problème musulman”, le “problème migratoire”, le “problème des banlieues” ? Les accusations de communautarisme assénées H24 par les politiques de tous bords dans les grands médias ? Une population maintenue dans des conditions sociales souvent extrêmes et qui n’a ni perspective d’avenir, ni le temps, ni le luxe de rêver ? Des racismes – et notamment une islamophobie – décomplexés et revendiqués ?

Les causes sont nombreuses et chacun choisit celle qui l’arrange selon ses convictions. Les partisans de la justice et de la dignité dénoncent les exactions policières et l’impunité dont les flics bénéficient, les anticapitalistes accusent l’organisation de la société consumériste, les historiens expliquent les liens avec le passé et le présent coloniaux, les sociologues alertent l’opinion sur l’étendue des dégâts provoqués par l’organisation raciale de la société française, les associations antiracistes autonomes tentent d’attirer l’attention sur la montée des racismes : islamophobie, antisémitisme, rromophobie, négrophobie. A vous de choisir.

En réalité, les attentats sont la partie émergée d’un gros iceberg. Ils sont la dernière phase d’un processus enclenché depuis longtemps et à grande échelle. On nous colle le nez sur les gravats de Bruxelles, sur les bougies à fondue allumées devant des bouquets de fleurs sur les trottoirs. Pendant ce temps là, presque personne ne parle de ce qui s’est passé avant hier sur BFM TV et RMC : Laurence Rossignol répond aux questions de Bourdin. Elle est ministre, elle a donc sa place sur ce plateau. Elle vient parler des droits des femmes, dont elle est responsable au gouvernement. C’est aussi une femme. Un peu comme si un éditorialiste/dessinateur d’un journal “satirique” islamophobe crachait sur les musulmans à chaque parution. Juge et partie. 

Qu’importe, Laurence Rossignol ne fait rien de mal et ne fera jamais rien fait de mal. Elle parle du voile, du voile et du voile. Elle se présente comme une féministe, ouverte au débat. Au débat sur la laïcité, qui devrait interdire, selon elle, à une partie des femmes et des “barbus” l’accès aux services et équipements publics, aux démocraties occidentales qui devraient se protéger des dangereux enfants étrangers isolés, en leur faisant passer des test osseux pour déterminer ceux qui auraient menti sur leur âge pour se réfugier en France. Rien de très grave dans tout ça. Car Laurence Rossignol n’agressera jamais des femmes voilées dans la rue  en les frappant si fort qu’elles en perdent leur bébé ni n’ira déposer des têtes de porc sur des mosquées la nuit, ni ne publiera un ouvrage d’anticipation présentant les musulmans de France comme de dangereux terroristes, prêts à tout pour accéder au pouvoir. D’autres l’ont fait et le referont à sa place. Ce n’est pas son rôle. Le sien, sous couvert de défense du droit des femmes, c’est de stigmatiser, humilier, insulter les femmes musulmanes en France, à une heure de grande écoute, sur deux médias à forte audience. Les centaines de milliers d’auditeurs et spectateurs, quand viendra l’heure de voter ou celle de défendre une personne musulmane agressée, conserveront ce petit malaise, que Laurence Rossignol avait distillé ce jour-là. Ils n’oseront plus s’opposer aux islamophobes qui les entourent, aux politiques qui stigmatisent des franges entières de la population, au nom du droit à la sécurité (première des libertés, à ce qu’il parait), de peur d’être taxés d’angélistes, d’obscurantistes voire de communautaristes. Le rôle de Laurence Rossignol s’arrête là, d’autres prendront le relais.

La féministe blanche bourgeoise laïcarde est admirable. Elle est altruiste, courageuse, universaliste. Pourquoi l’embêter, elle qui ne fait de mal à personne d’autre qu’à toutes celles qui ne partagent ni sa position sociale favorisée ni son athéegrisme ? Même celles qui portent des tshirts OLF ou à l’effigie de Caroline Fourest ne les utiliseront jamais pour cacher leur haine féroce des musulmanes. Elles non plus ne feront jamais rien de mal. Alors pourquoi critiquer encore le féminisme ™ islamophobe et les empêcher d’exprimer leur dégoût, teinté d’ethnocentrisme paternaliste à l’égard, de celles qui ne leur ressemblent pas ? Taisons-nous, regardons ailleurs, fuyons les polémiques et les esclandres de rue ou de machine à café. Le rôle des féministes blanches bourgeoises, même si elles ne se rendent pas compte d’en avoir un, s’arrête là.

Le boulanger, qui a remplacé le précédent, parti à la retraite, a de bons produits. .Il est aimable et a toujours un sourire pour les clients, même les immigrés. Il est parfaitement intégré au quartier, la une de Charlie Hebdo post-attentat “tout est pardonné” et les petits drapeaux français qui ornent sa vitrine ne gênent pas les clients, qui apprécient aussi ses sandwichs à midi. Ceux qu’ils proposent sont très bons, même s’il n’y en désormais plus à la dinde, au surimi ou au poulet. Ce n’est pas grave, il y en a d’autres au jambon ou au saucisson qui feront très bien l’affaire de la clientèle qu’il souhaite conserver. Alors ne râlons pas et évitons d’inutiles polémiques dans cette boulangerie, autrefois appréciée de tous, maintenant réservée à certains. On s’y fera, comme à la sortie raciste de Laurence Rossignol. Le rôle de ce petit patron, boulanger, travailleur, patriote très Charlie, est ainsi rempli.

Ce jeune blanc, qui n’a jamais ouvert un ouvrage de Césaire ou Fanon de sa vie, ne connait rien à l’histoire du racisme et de l’impérialisme, ni à celle de ses ancêtres les colons, organise une ratonnade avec d’autres personnes comme lui. Ils ne sont pas aussi érudits que Laurence Rossignol, pas aussi ostentatoirement racistes que notre boulanger, et ne militent pas en faveur de la liberté de certaines femmes seulement comme les féministes racistes. Direction Pontivy, en Bretagne, quelques jours seulement après le 13 novembre. A cet instant, personne n’a encore rien fait de mal. Ni la Ministre, ni les féministes blanches, ni le boulanger Charlie, ni les jeunes blancs déclassés, persuadés qu’une islamisation de l’Europe est en marche.

Pourtant, tout ce qui va se dérouler dans les rues de la ville ne pourra avoir lieu sans le concours de tous. Car tous inspirent la crainte et la peur. Peur d’être insulté de terroriste, peur de se faire arracher son voile, peur de se voir éjecter des services publics et verbaliser, peur de se faire cracher dessus devant ses enfants, peur de se voir traiter comme un sous-citoyen, un sous-être humain. La peur, tout simplement. Ce qui va se passer dans quelques minutes est l’étape ultime de la peur : la terreur, le terrorisme (nom masculin, ensemble d’actes violents commis par une organisation […] pour satisfaire une haine à l’égard d’une communauté, Larousse). Il n’y a pas de terrorisme possible sans l’établissement préalable d’une peur silencieuse généralisée.

Ces jeunes “patriotes” islamophobes n’ont pas besoin de cumuler les qualités des autres, d’être ministres, éditorialistes, écrivains, féministes ou travailleurs. Leur rôle est uniquement de conclure ce qui a été commencé et consiste à nous dire :

“Taisez-vous pour toujours, vivants ou morts, rentrez en Musulmanie, dans la brousse ou en Arabie, arrachez vos voiles, rasez vos barbes, rangez vos ganduras, arrêtez d’être vous, reniez ce Dieu que vous avez choisi, cessez de manifester votre simple existence. Soyez invisibles ou mieux encore : disparaissez. Vos revendications pour l’égalité réelle, vos luttes contre les discriminations et les agressions que vous subissez par nos mains, votre coiffure, vos tenues, votre odeur, votre cuisine, votre respiration, votre histoire, votre présence et celle de vos enfants (même français ou plutôt franco-musulmans) nous est insupportable et ne sera pas tolérée plus longtemps”.

Et surtout, plus personne ne doit oser réfléchir en se posant ces questions : qu’est ce que je fous là ? Qu’est ce que je fous là à traîner tous les jours sur Riposte Laïque ? A acheter les bouquins d’Onfray, Zemmour et Houellebecq ? Qu’est ce que je fous à insulter des inconnus que je suppose musulmans ? Qu’est ce que je fous, à Pontivy ou à Lyon, à organiser des “ratonnades”, à chercher à brutaliser, violenter collectivement des individus dans l’espace public ? Qu’est ce que je fous à invectiver, critiquer, dénigrer mes collègues arabes ou noirs et leurs familles ? A l’ouvrir sans arrêt sur le voile, les salles de prière, le chiisme, le Qatar, le féminisme islamique, le hallal et tant d’autres sujets auxquels je ne connais strictement rien ? Qu’est ce que je fous à être à ce point obsédé par les musulmans qui ne m’ont rien demandé ? A souhaiter si fort leur exclusion de la communauté nationale, à vouloir qu’ils disparaissent, symboliquement et physiquement ?

Les seul(e)s à se poser ces questions sont malheureusement les victimes, surtout des femmes, dans 75% des cas. Qu’est ce que je foutais là, dans cette rue de Pontivy, dans ce quartier du Vieux Lyon, au marché d’Argenteuil,  dans ce bus, à la sortie de l’école de mon fils, à cette réunion politique “de gauche”, dans ce grec, à la piscine, au bureau de vote, devant ma télé, au travail ? Comment puis-je encore oser être de confession, de culture ou d’apparence musulmane dans cette France post-coloniale des Lumières qui me rejette à grands cris, sous couvert d’universalisme, de mission civilisatrice et de libération de la femme ? Qu’est ce que je fous dans ce pays, qui est le mien mais qui ne veut vraisemblablement pas de moi ?

La première mission des coupables, c’est de culpabiliser les innocents. D’exiger d’eux qu’ils se désolidarisent d’actes commis par d’autres. De leur demander de montrer patte blanche, tout en mettant en place les conditions pour qu’ils ne soient jamais innocentés, toujours coupables, toujours soupçonnés. De les considérer et traiter comme des arriérés, des moins que rien, des aliénés et de leur asséner que c’est de leur faute, tout ça. De les accuser dans les médias de tous les maux, de les rejeter hors du corps national avant d’hurler au communautarisme et au repli sur soi quand ils finissent par se regrouper entre exclus ? La première mission des coupables, c’est d’inverser la culpabilité et de faire porter à ceux sur lesquels on exerce des violences, la responsabilité de ces dernières.

Depuis la boulangerie qui affiche la caricature du prophète, assurant que “tout est pardonné” jusqu’à cette féministe qui vous accuse de vouloir annihiler son “mode de vie terrass, mini-jupe et saucisson” (seul chemin viable vers la libération) en passant par ces dirigeants, pourtant élus, qui exigent que vous enleviez tout ce qui est vous, que vous vous fassiez plus blanc que blanc, plus gaulois qu’un souchien, avant d’avoir le droit d’utiliser des services destinés à tous, on se sent coupable d’être rejeté, exclus, stigmatisé, haï, condamné, proscrit, relégué. Dès cet instant, le terrorisme commence son travail de sape, la voie est alors tracée pour tout ce qui arrivera ensuite.

Pierre Bergé, merci de nous foutre la paix

On a le Seum contre Pierre Bergé qui veut libérer les femmes. 

TW : TCA, anorexie, illustrations (photos de mode) 

Dans une interview donnée sur Europe 1, Pierre Bergé, chef d’entreprise et actuel président de la Fondation pierre Bergé – Yves Saint Laurent, s’est dit « scandalisé » par la récente ouverture d’une collection de vêtements destinée aux femmes voilées, et commercialisée par de grands groupes de l’industrie du prêt à porter de luxe (Dolce & Gabbana).

« Je suis scandalisé, moi qui ai été pendant 40 ans aux côtés d’Yves Saint-Laurent, j’ai toujours cru qu’un créateur de mode était là pour embellir les femmes, pour leur donner la liberté »

Merci Pierre, mais les femmes n’ont pas besoin qu’un homme leur « donne » leur liberté : on la prendra nous-mêmes. Admirons au passage l’étonnante rhétorique infantilisante de M. Bergé, plutôt paradoxale pour quelqu’un qui prétend défendre l’indépendance et l’autonomie des femmes. Quant à cette touchante volonté de nous « embellir » (serions-nous laides de nature ?), on la lui laissera aussi, attendu que le moindre des produits commercialisés par YSL est à peu près inabordable pour l’écrasante majorité des femmes de ce pays – mais on avait bien compris que la « liberté » ne concernait que les femmes riches. 

Poursuivant son invective, Pierre Bergé dit refuser d’« être le complice de cette dictature imposée qui fait que l’on cache les femmes ». Passons sur le cliché mille fois ressassé de la femme voilée qui se « cache », pur sujet passif, victime d’injonctions – idée reçue en grande partie contredite par la parole des femmes musulmanes et voilées elles-mêmes, on te conseille de lire de livre de Faïza Zerouala, Des voix derrière le voile, Pierre.

En effet, en Europe, en France, de nombreuses femmes ont honte de leur corps, à tel point que devoir le montrer est pour elle une souffrance. Elles subissent ici les conséquences d’une norme esthétique ayant consacré la femme blanche, cisgenre, mince, valide et grande comme critère de beauté de référence, modèle vers lequel il leur est implicitement demandé de tendre pour être socialement acceptée en tant que femme. Les récentes campagnes de publicité du groupe Yves Saint Laurent en disent long sur le type physique promu par la marque :

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Il y a tout juste trois semaines, M. Bergé inaugurait et assistait à un défilé Yves Saint Laurent à l’hôtel de Sénecterre, dans le VIe arrondissement de Paris. L’esprit de la collection, conçue par Hedi Slimane, se voulait résolument « rock » ; à la découverte des photographies, on est cependant moins frappé par l’audace des tenues que par l’extrême maigreur et pâleur des mannequins. Pierre Bergé, lui, n’a pas cru bon de s’en inquiéter sur Europe 1, sans doute trop occupé à vouloir libérer les pauvres femmes musulmanes opprimées – question de priorité, quoi.

Etonnant qu’un chef d’entreprise si inquiet du sort des femmes n’ait apparemment aucun scrupule à faire travailler des jeunes femmes dans un état de santé désastreux, participant à la glamourisation dangereuse de l’anorexie dont on connaît les conséquences pour des millions de jeunes femmes à travers le monde. Cette maladie psychiatrique, qui reste la plus mortelle en France, touche des femmes à 94-97%, selon les statistiques ; environ 10% des malades en décèdent, dont de nombreux mannequins mourant d’épuisement au sein des grands groupes qui les exploitent.

La maison Saint Laurent n’en est pas à son premier scandale en la matière. L’année passée, en 2015, une publicité pour la marque, diffusée dans le magazine Elle UK, fut retirée et interdite, car jugée « irresponsable » par les instances compétentes. 

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On y voit une jeune femme à la maigreur extrême, allongée sur le sol dans un état manifeste d’épuisement. Dans un communiqué, le groupe Saint Laurent s’est contenté d’indiquer « être en désaccord avec la vision des plaignants sur le fait que le mannequin était maladivement maigre ». Ben oui, on interprète tout mal.

La marque Yves Saint Laurent, filiale du groupe Loréal, est également connue pour ses crèmes éclaircissantes, consacrant le teint blanc comme couleur universelle de la beauté. Ce type de produit continue aujourd’hui encore à alimenter les complexes de nombreuses femmes non-blanches à travers le monde, qui sacrifient parfois leur santé en utilisant de dangereux produits pour blanchir et éclaircir leurs peaux.

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(Explore ta blancheur !!)

C’est donc le même Pierre Bergé qui, un an après et toujours sur Europe 1, vient donc nous expliquer, en parlant des femmes, qu’ « il faut leur apprendre à se dévêtir et à se libérer » (oui parce qu’on est un peu cons donc il faut vraiment tout nous apprendre, si vous avez suivi).

Merci donc Pierre Bergé de nous « libérer » chaque jour en exploitant des femmes malades jusqu’à l’épuisement, en participant à rendre l’anorexie glamour, en vendant des produits dangereux pour notre santé à travers le monde ❤

« Les convictions doivent passer avant l’argent », assène-t-il pour finir. On constatera pour notre part que Pierre Bergé ne mourra pas étouffé par ses contradictions. Les boutiques YSL se multiplient au Qatar, aux Emirats Arabes Unis ou en Arabie Saoudite ; il y a deux ans, le groupe se félicitait de son expansion au Moyen-Orient, les femmes musulmanes ne posant manifestement plus problème lorsqu’il s’agit de faire grossir le portefeuille de M. Bergé (voir :http://www.fashionunited.fr/fashion-news/fashion/saint-laurent-cr%C3%A9e-une-joint-venture-avec-al-tayer-insignia-2013032912976) On appréciera par ailleurs la hauteur de ses « convictions » féministes et de son « refus d’être complice » de l’oppression des femmes, qu’il n’hésite pas à monnayer au prix de notre santé morale et physique.

Maître Rossignol, sur un arbre perché…

…Tenait en son bec des propos d’une violence rarement aussi explicite, mais finalement tellement ordinaire.

Après un faux départ pour cause d’intitulé foireux, la Ministre des familles de l’enfance et des droits des femmes , Laurence Rossignol est réapparue le 30 Mars sur RMC. Cette fois c’était le vrai départ, le bon. Avec les éléments de langages préparés (et oui) , les cibles dans le viseur et le menton levé. Dans un pays où la situation physique, morale et financière des femmes reste particulièrement précaire c’est en toute logique que Jean Jacques Bourdin choisit d’emmener son invitée sur la question on ne peut plus urgente de « la mode islamique ». On avait bien grillé que les hipsters suivaient de plus en plus les recommandations de la sunna mais pas au point que ca en devienne une priorité nationale.

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On a le seum contre la loi de 2004.

On a le Seum contre la loi de 2004. En tant que racisé.es, en tant que prof(s), en tant qu’étudiant.es, en tant que parents, en tant que féministes.

Dans un établissement professionnel de la banlieue parisienne, une jeune fille se fait rappeler à l’ordre par la CPE qui l’accuse de crier dans les couloirs. Sofia, 17 ans, rétorque qu’elle n’y est pour rien. La chargée de la vie scolaire l’accuse alors de lui mentir « alors qu’elle porte le voile ».

Le problème ici, c’est que Sofia respecte la loi. Comme des milliers de filles de son âge, elle enlève chaque matin, à l’entrée de l’établissement ce bout de tissu qui met en danger la République et assiste aux cours, respectant ainsi l’injonction contradictoire d’exprimer ses convictions religieuses dans le seul espace privé.

Le problème ici, c’est que nombreux sont les membres des équipes éducatives, soutenus par l’opinion publique, les grands médias, la parole politique et l’arsenal législatif islamophobe, qui expriment sereinement leur haine à l’égard d’une religion accusée de tous les maux et notamment d’avoir l’ambition de délaïciser l’école.

Le problème ici, c’est que c’est l’école qui ramène la religion en son sein. C’est l’école qui, après avoir stigmatisé, exclus et désigné à la vindicte populaire les jeunes filles pratiquantes, les accusent désormais de ne pas être suffisamment croyantes.

Les membre des équipes enseignantes sont-ils théologiens ? Sont-elles légitimes à exiger des comptes aux élèves sur leur pratique religieuse après avoir si vertement combattu les signes qui la manifestaient ? Comment accuser ces adolescentes d’exprimer leurs croyances et tout tenter pour les empêcher de le faire et dans le même mouvement se permettre de juger leur degré de pratique religieuse ? Comment avoir l’audace de sermonner une élève sur ce point en particulier et passer le reste de l’année à se plaindre de la soi-disant inquiétante religiosité des élèves ?

En vérité, Sofia et ses amies, qui se dévoilent pourtant chaque matin, seront toujours trop musulmanes pour l’institution scolaire. Qu’elles abandonnent – symboliquement mais pas seulement- leur liberté d’expression religieuse aux portes du lycée ne suffit pas. Les membres des équipes éducatives, conformément aux valeurs portées par l’institution à laquelle ils appartiennent, trouvent toujours un moyen de reprocher leur religiosité aux lycéennes musulmanes. Vous retirez votre voile ? La loi vous y oblige, c’est normal. Vous mentez ? Vous n’êtes pas une bonne musulmane. Dans tous les cas, on ne veut pas de vous, parce que musulmanes, réelles ou supposées. Vos efforts n’y pourront rien, vous serez toujours prises à parti, insultées, agressées, dévalorisées. Par les membres de cette même institution qui veut vous libérer de force.

Que ces jeunes filles acceptent – douloureusement – l’injustice qui leur est faite par la loi, n’est pas encore assez. Cette forme de privation de liberté d’expression n’est pas une punition assez sévère. A quand des cérémonies du dévoilement au lycée, comme en 58 à Alger ? A quand la création d’un statut d’élève musulman, sorte de sous-citoyen, dont l’on doit toujours se méfier ? A quand l’obligation pour les lycéennes de jurer, une main sur le cœur, l’autre sur un exemplaire de Charlie Hebdo ?

L’islamophobie est un racisme. Elle ne s’arrête pas à la porte des écoles. Elle est au contraire pleinement portée par l’école, qui la diffuse et la produit. L’école ne se bat contre l’islam, qui ne lui a d’ailleurs rien demandé. Elle fait la guerre, concrètement et avec violence, contre des jeunes filles, des ados. L’islam n’est pas qu’une idée, l’islam n’est pas dans les limbes : il est incarné chaque jour par ces jeunes dont c’est le système de valeurs.

On a le Seum contre la loi de 2004. Et depuis nos salles des profs, depuis nos classes, qu’on y soit étudiant ou enseignant, on se bat contre elle et on continuera à le faire.

Le collectif du Seum

Qui sommes-nous ?

Femmes, noir(e)s, musulman(e)s, jui(f)(ve)s, bisexuel(le)s, arabes, mères, pauvres : le Seum est un rassemblement de personnes subissant au moins une oppression systémique, que celle-ci soit liée au genre, à la race, à l’origine et à la position sociale, à la religion, à l’orientation sexuelle ou tout cela à la fois.

Il nous apparaît à tous urgent et même vital, de nous rassembler et de nous organiser de manière autonome, loin des appareils politiques institutionnels, dans lesquels – de SOS racisme à OLF – nous ne nous reconnaissons pas.

Nés dans le sillage de la Marche de la Dignité d’octobre 2015, évènement fondateur organisé par la MAFED, nous voulons désormais donner de la voix. Nous luttons, ensemble, pour la destruction (et non la réforme) des institutions qui nous oppriment. Nous soutenons ainsi, de toutes nos forces, les groupements autonomes révolutionnaires dont nous partageons les engagements et les actions antiracistes (luttes contre le racisme mais aussi l’islamophobie, la négrophobie, l’antisémitisme) antisexistes, anticapitalistes. Nous militons pour la reconnaissance et l’émancipation des minorités – en termes d’accès au pouvoir – auxquelles nous appartenons de fait et auxquelles nous sommes assigné(e)s.

Dans cette optique, nous nous engageons, en tant que collectif, à prendre en compte le maximum d’axes d’oppressions systémiques possible, que ce soit dans nos propos comme dans nos actions, à l’aide d’un mode de fonctionnement horizontal.

Par conséquent, aucun membre du Seum n’a de pouvoir de décision sur les axes qui le concernent en tant que dominant. Les questions de l’hétérophobie, du racisme anti-blanc, de l’oppression imaginaire des athées, du sexisme anti-hommes sont donc exclues des débats et prises de position.

Que proposons-nous ?
– Un espace d’entraide, d’échanges, de partage et de réflexions.
– Un soutien concret via la création d’une caisse de secours en nature et en espèces.
– Une évaluation et une aide à l’ouverture des droits sociaux de chaque nouveau membre.
– La mise en commun de nos connaissances et compétences à des fins d’émancipation via l’auto-formation.
– L’organisation d’actions politiques autonomes en collaboration avec d’autres collectifs concernés.
– Un soutien et une participation à la diffusion des idées et actions politiques des organisations autonomes amies.
– Une organisation en sous-groupes, non-mixtes, permettant de lutter concrètement et efficacement contre les oppressions qui nous visent.

C’est bandant d’être indépendants.

Le SEUM des racisé-e-s

Nous, Noir-e-s, Juif-ve-s, Arabes, Musulman-e-s ou assimilé-e-s, sommes le Seum des racisé-e-s. Le Seum est le venin qui s’infiltre dans notre quotidien, celui du racisme qui nous essentialise, nous instrumentalise, nous silencie, nous objectifie, nous divise. Insidieux, si “ordinaire” que vous refusez de le voir quand on l’agite sous votre nez, le racisme est structurel. Nous ne nous plaçons pas sur le terrain de la morale, mais sur celui de la politique.

Les uns pour les autres, nous sommes des allié-e-s objectifs pour lutter contre le racisme. Nous estimons que la négrophobie, l’islamophobie, l’antisémitisme en sont des avatars, et nous les affrontons ensemble. Ensemble contre ceux qui cherchent à nous monter les uns contre les autres, car nous luttons contre un oppresseur commun. Nous refusons la division de nos forces qui ne fait qu’alimenter la domination du pouvoir blanc.

De notre enfance aux vieux travailleurs immigrés des foyers, nos pères, nos mères, nos oncles et tantes déplacé-e-s, de gré ou de force, nous ne pouvons que constater que vous continuez à véhiculer une image de nous que nous ne maîtrisons pas, qui n’est pas notre réalité, mais qui vous sert de fondement pour nous qualifier d’inaptes à vivre dans votre monde, de l’école jusqu’à l’âge adulte, pour mieux nous refuser vos logements, vos droits, vos emplois qualifiés. Votre haine s’insinue jusque dans notre intimité dans laquelle vous jugez nos corps, au mieux d’exotiques, au pire de références à la laideur et l’animalité brute.

Nos parents nettoient ce pays qu’ils ont construit, prennent soin de vos personnes âgées, désinfectent vos bureaux la nuit, épilent vos corps, gardent vos enfants. Nos grands-parents et leurs parents se sont battus pour lui, ont échappé aux rafles de sa police, ont été enfermés puis déportés par lui, ont été déchus de leur nationalité, bref, la France, hier ou aujourd’hui, a nié leur appartenance à la communauté nationale, et à l’Humanité. Nous portons la trace de ces souffrances, de nos histoires familiales brisées par les cris ou le silence.

Vous avez tenté, parfois avec succès, de nous inculquer la haine de nous-mêmes, vous nous refusez notre autonomie. Vous vous octroyez le droit de définir et extraire de notre condition celles et ceux que vous jugez utiles, pour mieux les assimiler et les utiliser contre nous. Vous pensez pouvoir nous imposer vos valeurs soi-disant universelles sans vous rendre compte du poids de l’histoire coloniale, impérialiste, raciste qu’elles portent. Et c’est au nom de ces mêmes valeurs que vous nous reléguez au rang de pas assez civilisé-e-s, tout juste bons à prendre exemple sur vous pour nous élever. Nous devrions nous conformer à votre définition d’un humanisme modelé sur vous, par vous, pour vous. Vous avez pillé les richesses matérielles et culturelles de nos pays colonisés dans la violence et vous tentez aujourd’hui d’effacer au mieux nos mémoires. Vous nous stigmatisez, effacez toute trace de nos représentations, et nous reléguez systématiquement au rang d’Autre sans jamais vous regarder en face.

Nous sommes de tous bords mais du même côté.

Nous sommes le Seum des racisé-e-s, nous ne sommes pas votre Pote et vous ne parlerez plus à notre place.

J’suis pas le bienvenu mais j’suis là,
Reprends c’qu’on m’a enlevé, j’suis venu manger et chier là