La “#meklatosphere”, aux origines d’un néologisme raciste

 

Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
Reprit l’Agneau, je tette encor ma mère.
– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

Le Loup et l’Agneau, Jean de La Fontaine

Commençons par un bref rappel du contexte. En février 2017, il est révélé que le journaliste et écrivain Mehdi Meklat a publié pendant plusieurs mois, entre 2011 et 2015, et sous le pseudonyme “Marcelin Deschamps” une série de tweets antisémites, homophobes ou sexistes.  C’est à partir de son nom et de la polémique qui s’en suivra que le néologisme  “meklatosphere” va être créé. Le but n’est pas ici de revenir sur le fond de l’affaire, mais vous pouvez lire avec attention l’article de @loubiaconnectio sur le sujet : http://loubiaconnection.blogspot.fr/2017/03/

Sur Twitter, la première occurrence du terme “meklatosphere” apparaît en février 2017 sans rencontrer beaucoup de succès, sous la plume d’un compte relativement peu influent (2792 abonnés) mais dont l’appartenance à la fachosphère ne fait guère de doute.

frontieres blanc

Le second tweet a le mérite de laisser libre cours à l’imagination puisqu’en réalité il ne s’agit pas d’une définition mais d’une liste d’adversaires politiques et médiatiques, forcément extensible à l’infini.

Entre février 2017 et juillet 2017 il n’existe plus aucune occurrence de ce terme sur Twitter. Il faut attendre le 1er juillet et une série de tweets d’un des comptes les plus actifs de la fachosphère :

moreau meklato

Néanmoins, le terme reste encore confidentiel jusqu’au 19 août (une douzaine de tweets limités à  moins d’une demi-douzaine de radoteurs de la fachosphère). En revanche, ce tweet en forme de réquisitoire de l’essayiste et « politologue » Laurent Bouvet, va changer complètement la donne :

bouvet blanc

Laurent Bouvet est, avec Amine El Khatmi et Gilles Clavreul, l’un des principaux initiateurs du mouvement « Printemps républicain », créé en mars 2016 depuis les rangs de la « gauche » socialiste – tendance Valls et Hollande – et chevènementiste. L. Bouvet jouit d’une audience considérable sur Twitter (13 000 abonnés) et ce tweet va faire exploser le nombre d’occurrences du terme alors même que le « professeur », lui, ne se donne même plus la peine de  le définir, et l’assène sans autre forme de procès.

Ce terme va alors être régulièrement relayé avec succès par les comptes du printemps républicain et des initiateurs du mouvement. 129 occurrences sont ainsi relevées entre le 19/08 et 31/08 ! Amine El Khatmi propose par exemple cette définition – qui n’en est  toujours pas une – :

amine blanc

Issu de la fachosphère, le terme est donc à peine repackagé puis relancé avec succès par le printemps républicain, et tel un produit de consommation mainstream, désormais indifféremment utilisé par les racistes de tout bord.

Pourtant, le terme n’a jamais été expliqué jusqu’à présent et fait figure de mot valise aux frontières volontairement floues. D’ailleurs contrairement au terme de « fachosphère »  il ne désigne pas une idéologie mais se définit à travers une seule personne : Mehdi Meklat, à qui les racisé.e.s et leur alliés blanc.he.s. sont censé.e.s ressembler. Peu importe que Mehdi Meklat n’ait eu quasiment aucun soutien après la révélation de ses tweets, et surtout pas chez les racisé.e.s : « si ce n’est pas toi, c’est donc ton frère ».

À mot couvert et dans une parfaite hypocrisie, ce sont donc les travers nauséabonds de Meklat-Deschamps qui sont ainsi, sans l’ombre d’une preuve et dans l’obscurité d’une accusation très indirecte, attribués à l’ensemble de celles et ceux qui font l’objet de la vindicte du Front républicain, de ses alliés à gauche ET de la « fachosphère ». Pêle-mêle, il faudra deviner, sans pouvoir y répondre car elles ne sont pas formulées explicitement, les accusations voilées d’antisémitisme, de sexisme et d’homophobie.

Pour les racistes de droite, le néologisme répond de manière pratique, comme un miroir, au terme de « fachosphère » dans une fausse équivalence de façade ; pour ceux de gauche, il vise à décrédibiliser des adversaires blanc.he.s à gauche en plus des racisé.e.s. Le terme “meklatosphere” est une sorte de monstre de Frankenstein, à partir du cadavre médiatique d’un racisé, avec des bouts de gauche et des bouts de droite greffés grossièrement, mais dans sa monstruosité, bien à l’image du racisme qui traverse en profondeur toute la société française.

Outre que le terme recycle ce vieux cliché raciste des indigènes fourbes, menteurs, etc., il va plus loin en désignant tout un groupe social comme potentiellement indigne de confiance. La “meklatosphere” serait donc l’allégorie de ce groupe social qui aurait un agenda caché, tout comme Mehdi Meklat avait un double sensé être “le vecteur authentique” de qui il est réellement, malgré tout le capital sympathie dont il bénéficiait à l’époque. Peu importe les justifications souvent laborieuses de Mehdi Meklat sur son “double maléfique”: l’objectif est d’étendre le stigmate plus largement aux autres “racisé-s”. Le fait que des blanc.hes soient aussi désigné.es à travers le néologisme ne porte pas vraiment à conséquence puisqu’il s’agit d’idiots utiles, complices de la véritable menace. Leur but à tous.tes, c’est le même que celui des “islamogauchistes”: le grand-remplacement.

Ce hashtag ne constitue aussi qu’une illustration d’un phénomène plus global : la jonction affichée, revendiquée, décomplexée, du racisme de gauche et du racisme de droite. Nous autres racisé.e.s  étant au milieu, nous avons essuyé et essuyons toujours les tirs conjoints de deux camps. Ces deux fronts ont  vocation à se rejoindre car en réalité ils n’en constituent qu’un seul : celui du racisme structurel français. Les “valeurs républicaines”, la “laïcité”  et désormais la “meklatosphere” sont dans le sac de cartouches de l’ensemble du champ politique français.

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