« Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? »

Quand j’étais petite je lisais beaucoup la bande dessinée « Boule et Bill ». Il y a une planche qui m’avait marquée, j’y ai repensé souvent depuis : celle où Boule fait un devoir pour l’école et doit citer « des noms de femmes illustres ». Il râle à voix haute en disant que c’est difficile, sa mère passe par là et le contredit en citant des noms de « grandes femmes » : des scientifiques, des politiques. Là dessus, le père s’en mêle à son tour, et fait remarquer que des femmes illustres dans ces domaines là, il y en a sans doute, mais en art et en musique classique, alors là, on ne peut nier l’évidence, les femmes sont inexistantes. Voici comment se termine l’épisode(1) :

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La bande dessinée essaie ici de donner raison à la mère de Boule, mais en réalité, cette conclusion est extrêmement violente : elle défend l’idée que certes il n’existe pas de « femmes artistes », mais qu’en revanche, les femmes ont eu l’immense mérite de donner la vie aux grands « hommes artistes » (qui, semble-t-il, n’ont pas de père). Les femmes ne sont peut-être pas artistes, mais elles sont mères, et cela suffit bien. Nous voilà sauvées. Ouf.

Apparemment anodine, voire même apparemment féministe, cette idée est en réalité un poncif misogyne répandu, au service d’une négation de la capacité créatrice des femmes. Les femmes ne peuvent pas créer, parce qu’elles n’en ressentent pas le besoin : leur acte créateur suprême réside dans la maternité, le grand projet artistique de leur vie. Dans une interview télévisée, l’ineffable Léo Ferré clamait ainsi que « l’intelligence des femmes, c’est dans les ovaires », ceci expliquant selon lui l’absence de « grands génies » féminins.

Pointer le ridicule de cette idée ne résout cependant pas le devoir à la maison de Boule. N’est-ce pas au fond l’évidente vérité ? Qui pourrait citer une compositrice de musique classique, une peintre ou une sculpteuse d’une importance comparable à de grandes figures comme Rembrandt ou Michel-Ange ?

En 1971, l’historienne de l’art féministe Linda Nochlin rédigeait un célèbre article qui traitait enfin frontalement cette question, intitulé sans détour : « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes » (2) ? Répondre à cette question en tentant, de façon érudite, de dresser une liste de « grands artistes femmes » pour prouver que si, il y en a eu, c’est selon elle tacitement renforcer les implications négatives de cette question, et l’importance qu’on accorde au maître. Par exemple, dire « Berthe Morisot est aussi bien que Manet », c’est continuer à prendre Manet, un artiste homme, comme référence et mesure de la qualité de l’oeuvre d’une femme. Répondre à cette question en affirmant qu’il y a eu un art féminin, avec sa grandeur propre qui aurait été méprisée car différente de celle des hommes, c’est tomber dans l’essentialisme et croire qu’il existe un « style féminin ». C’est de plus, explique-t-elle, se faire « une idée naïve de l’art : l’idée qu’il exprime de manière directe, personnelle, l’expérience affective individuelle, traduit la vie intime en termes visuels » (3). Or l’art a aussi sa logique propre, sa temporalité, ses conventions. Il y a plus de points communs stylistiques entre une peintre et un peintre de la même époque, qu’entre deux peintres (femmes) de deux siècles d’écart.

En gros, on sent que pour elle chacune de ces deux réponses revient à faire preuve d’une forme de complexe d’infériorité, alors qu’il faudrait au contraire regarder l’histoire en face : « Il n’y a jamais eu de grand pianiste de jazz lituanien, de grands joueurs de tennis eskimos, et souhaiter de tout cœur qu’il y en ait eu n’y change rien. On ne modifiera pas la situation en manipulant à loisir les données historiques […]. Il n’y a pas de femmes à la hauteur de Michel-Ange ou de Rembrandt » (4). Mais alors du coup, on répond quoi à ceux qui vont nous dire, comme le père de Boule, qu’il s’agit bien de la preuve que les femmes sont inférieures ? De ceux qui, comme Léo Ferré, en profiteront pour expliquer que les femmes sont biologiquement incapables de création ?

Après s’être déjà interrogé sur la formulation de ce genre de question, et sur ce que signifie « être un grand artiste » (notion moins évidente qu’il n’y paraît), ce qu’il faut c’est analyser les conditions de production du « grand art », pense Nochlin. En rappelant, par exemple, que l’enseignement artistique académique était interdit aux femmes, et qu’il était en France à peu près la seule voie du succès pour un artiste. En gros, l’art n’est pas une activité libre, autonome, exercée par des individus hors du champ social. « La réponse à la question repose donc sur la nature d’institutions sociales précises et sur les interdits ou les encouragements qu’elles prodiguent à diverses classes ou catégories d’individus. Il était institutionnellement impossible que les femmes parviennent à l’excellence, ou au succès artistique, quelle que soit par ailleurs la mesure de leur talent » (5).

Une grosse partie de l’histoire de l’art, dans les années 70, est fabriquée par des hommes élitistes et libéraux, pense Nochlin. Ils ont une conception ultra libérale de la réussite individuelle des artistes. Ils glorifient leur seul individu, attribuent au « grand artiste » une aura magique, presque religieuse : sa réussite serait miraculeuse, asociale, déterminée par rien, peut-être par l’action du saint esprit. En réalité, la réussite de certains « grands artistes » dépend de leur genre bien sûr (est-ce que le père de Picasso l’aurait autant encouragé s’il avait été une femme ?), de leur race, mais aussi de leur classe sociale, de la profession de leurs parents (beaucoup d’enfants d’artistes chez les « grands artistes », remarque-t-elle). Fait étrange, on passe son temps à se demander pourquoi il n’y a pas eu de femmes artistes, mais on ne s’interroge jamais sur la faible proportion d’aristocrates parmi les artistes, par exemple : elle apporte pourtant une preuve que l’activité artistique est liée à une situation sociale, les aristocrates étant davantage destinés à d’autres professions.

Conclusion : dire « trouve moi un Rembrandt femme ? » est une question avec un raisonnement idiot et fallacieux. La meilleure façon d’y répondre, ça n’est ni de dire « Rembrandt avait une mère », ni de dire « euh ben si je te signale qu’il y avait [nom de l’unique peintre femme de la période] », mais de s’interroger sur les mécanismes institutionnels de la réussite artistique. Voilà et du coup, je me suis permise de modifier la BD :

boule bill fin 2

(1) : J’ai trouvé l’image grâce à un Twitto, merci @caligans !

(2) : Traduit en français en 1993 : Linda Nochlin, « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? », p. 201-244, dans Linda Nochlin, Femmes, art et pouvoir, Jacqueline Chambon, Arles, 1993.

(3) Ibid., p. 207.

(4) Idem. Notre importante : Linda Nochlin ne dit à aucun moment qu’il n’y a eu AUCUNE artiste, ni qu’elles ne sont pas dignes d’intérêt ou qu’il ne faut pas en parler. Dans le même article elle étudie les œuvres de plusieurs femmes, vous irez lire si ça vous intéresse !

(5) Ibid., p. 219 et 241.

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