Sourire au racisme: autopsie d’une injonction

“Les types comme Henry poussaient toujours leurs plaisanteries bêtes un peu trop loin…puis prenaient un air blessé et incompris quand on les engueulait. Et c’était toujours Qu’est-ce qui te prend? ou Tu n’as aucun sens de l’humour, ou encore Ne t’énerve pas comme ça.’’

(La Tour sombre – Tome 3, Stephen King)

Les Henry[1], tout le monde les connaît, tout le monde se les traine. Que ce soit sur son lieu de travail, dans sa famille, parmi ses ami-e-s, au sein de collectifs militants infestés de « personnes déconstruites »® autoproclamées: ils sont là et ils sont à l’aise. On va s’épargner un énième profilage socio-psychologique, tout le monde saisit de qui on parle[2].

En revanche, ce dont on parle sans doute moins, c’est de ses complices: ceux qui font en sorte que ledit Henry puisse diagnostiquer, au calme, notre “manque d’humour” ou notre “impulsivité”. Ceux qui transforment une situation duelle (Henry et l’objet de son racisme) en traquenard à cent paires d’yeux qui nous toisent. Bref, dans le casting du contrôle social raciste, on oublie souvent de les créditer au générique.

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La scène est donc familière et démarre avec une remarque, une « blague », une imitation – la liste n’est pas exhaustive et ce n’est pas toujours que verbal. A chaque fois, TOUS les regards se tournent vers nous, pour voir comment on réagit. Parfois les yeux semblent mendier une autorisation pour rire. Parfois, les regards interrogateurs peuvent être sous-titrés de ricanements crétins[3]. Puis, le coup de grâce, le ballet de la fake bienveillance, les injonctions à « bien le prendre », à « avoir du recul », à « ne pas s’énerver » voire même à « rire ». On connaît bien ce moment, celui où notre éventuel reste de sérénité vient d’être exécuté de sang-froid et à bout portant. R.I.P. le chill.

On en vient à notre propos:

Les injonctions à sourire/ne pas s’énerver face après un propos/acte raciste font partie intégrante du racisme.

L’idée est simple mais doit être défendue fermement: il ne s’agit pas juste de micro-phénomènes collatéraux, ça fait partie intégrante de l’interaction raciste, et plus généralement du racisme en tant que structure. Car appréhender le racisme de façon structurelle, c’est s’intéresser aux socialisations, à l’intériorisation de manières d’être, de penser les interactions sociales et donc de les définir, d’agir sur elles.

C’est ainsi que ce racisme structurel, par définition impalpable, et l’interaction raciste immédiate doivent se penser conjointement[4] dans la mesure où les manières d’agir des personnes présentes s’imposent avec toute l’évidence du naturel puisque puissamment intériorisées. La preuve en est que l’unanimité des injonctions à « bien le prendre » est rarement précédée d’un temps de délibération collective sur la posture à adopter pour appréhender la situation. Les choses se font instantanément, ce qui rend notre position d’autant plus pénible et nous presse de réagir en puisant dans un panel de décisions jamais pleinement satisfaisantes[5].

Pourquoi opter pour cette perspective? Tout simplement parce qu’elle peut contribuer à sortir de l’impasse dans laquelle on se retrouve toujours: circonscrire le racisme à l’unique auteur de l’agression initiale et se retrouver malgré nous dans le sempiternel débat « est-ce que, oui ou non, cette personne est raciste? ». Et ça peut sans doute paraître paradoxal – on peut penser qu’il est plus confortable de désigner un seul « responsable » –  mais élargir l’événement raciste à toute l’assemblée a au moins l’intérêt de la sortir de sa position de spectatrice présumée. Dit autrement, plus personne ne peut se cacher derrière son petit doigt. Un autre intérêt, lui aussi ambivalent, est de recentrer la définition de la situation sur nous et non sur le firestarter. C’est encore une fois à double tranchant car il faut quand même être disposé à porter ce discours.

*

Bref, l’enjeu n’est pas spécialement d’apporter une boite à outils toute faite. On sait très bien qu’il est impossible d’être parfaitement préparé pour faire face à des situations qui ne doivent pas exister. Mais elles sont là. Alors on compose et on improvise, notamment en fonction de la nature de la relation (parfois très intime…) qui nous lie aux personnes racisantes. D’où l’idée de questionner les discours-réflexes qui nous sautent à la gueule, de déconstruire les évidences qui tentent de nous engluer quand on dénonce le racisme quotidien. Car tous ces rappels à l’ordre contribuent lourdement à définir la dénonciation du racisme en « faute de politesse », comme si la transgression était de notre fait. En effet, on connaît la rengaine: « ah pas maintenant, c’est un moment sympa! » –  effaçant de l’histoire que NOUS aussi on a le droit à des « moments sympas ».

Aussi, en attendant que tous les regards se tournent vers l’auteur des propos ou de l’acte raciste et qu’il goûte à la lourde pression de regards inquisiteurs, on va continuer à mal réagir, à manquer d’humour, à s’énerver trop facilement, à avoir des réactions épidermiques, à manquer de recul. Et on continuera à se former, à partager, à échanger, en somme à se renforcer. Et qui sait, le prochain « recul » qu’on prendra sera peut-être pour prendre de l’élan et  mettre des coups de pieds là où il faut.

 

[1] On s’excuse auprès des personnes s’appelant Henry, leur prénom est provisoirement réquisitionné (par facilité d’écriture) pour faire référence à la citation en exergue. On n’a pas du tout prévu d’en faire un terme générique pour ce genre d’individu. 🙂

[2] On est d’accord, les effectifs ne se réduisent pas aux électeurs d’extrême droite, fussent-ils 11 millions.

[3] En caméra subjective, ça donne certains passages du Carrie de Brian de Palma ou du Venus noire d’Abdellatif Kechiche.

[4] C’est en tout cas une modeste tentative pour investir et penser ensemble l’analyse des structures sociales et leurs manifestations quotidiennes. Si notre article porte ici sur le racisme, la démarche est bien sûr pertinente pour d’autres rapports de domination.

[5] Grosso modo, deux gammes d’options: ronger son frein ou bousiller tout le mobilier présent.

[Illustration: Lakeith Stanfield, dans GET OUT de Jordan Peele (2017)]

 

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