Rien ne doit dépasser, épisode 2 : préparer le sexe

Au seum, on est une petite poignée à regarder la série The Handmaid’s Tale (et oui on se divertit entre deux productions de stats et trois débats internes sur le féminisme des tongs)

Dans le premier épisode, l’héroïne explique le rituel mis en place avant le coït mensuel avec son maître. Ce rituel prend place dans une société où les femmes sont reléguées à des rôles qui définissent leur place dans la hiérarchie sociale, elle-même marquée par des rites, des codes, des droits de circulation et des uniformes directement dictés par le statut affecté.


En gros, dans une dictature militaire, les femmes qui peuvent procréer, devenues Servantes, sont attribuées à une maison où les maîtres essaient de les féconder une fois par mois (en les violant donc), le tout dans un rite très détaillé.

Donc l’héroïne explique qu’elle doit se laver, pour être propre lors de la cérémonie de conception, qu’elle doit s’épiler, qu’elle doit être bien coiffée, que ses vêtements doivent être clean, que le rapport se passe dans la chambre du couple qui la possède, qu’on lit un petit peu de la Bible avant.

Puis le maître de la maison, qui a fini sa journée de boulot, enlève son manteau et ouvre sa braguette.

Et en regardant ça, je me suis d’abord dit “ah ben dis donc quand même quelle saloperie la dictature patriarcale”

Puis un peu plus tard dans la série, l’héroïne se souvient des premiers rendez-vous avec son futur mari. Ils se demandent ensemble comment leur premier rapport sexuel se passerait.

Et elle explique qu’elle ne pourrait pas improviser de la baise là maintenant tout de suite, qu’elle devrait se préparer : acheter des sous vêtements, s’épiler, bref faire tout ce qu’il faut pour être dans les bonnes conditions pour baiser, alors que le mec a l’air surpris, disant que ben non il suffit d’y aller et hop.

Et ça, c’est dans une série, dérivée d’un bouquin, on pourrait se dire que ça reste de la fiction.

Mais préparer le sexe, se préparer au sexe aujourd’hui pour une femme, c’est quoi?

C’est s’épiler, s’assurer qu’on ne va pas sentir de sous les bras ni de nulle part ailleurs d’ailleurs, c’est avoir les sous vêtements bien coordonnés, c’est pouvoir repasser chez soi avant de partir en soirée pour faire tout ça parce que c’est ce qu’on attend de nous.

Je repensais à ces magazines féminins qui passent leur temps à t’expliquer ce que tu dois faire avant le sexe pour être baisable (maigrir toujours, ne pas t’habiller comme un sac), pendant le sexe pour être toujours baisable (privilégier telle position pour que le gars ne soit pas pris de vomissements en voyant ton gros cul par exemple, ou telle position parce que tu peux faire du workout en niquant, histoire de ne pas oublier que tu dois t’entraîner à être bonne tout le temps) et après le sexe – même nul – pour être encore baisable plus tard (ne pas t’endormir parce que tu risques de ronfler ce qui serait inesthétique, mais ne pas te barrer tout de suite pour que le gars ne croit pas que tu t’es fait chier).

Bref, le sexe, qu’il soit packagé comme une obligation dans le bouquin et la série, ou comme un truc trop fun de ouf dans la vraie vie, est toujours un champ d’asservissement. le préparer pour être normo-compatible te coûte des ronds et du temps.

D’ailleurs, c’est amusant comme le sexe reproductif hétéro comme le sexe “récréatif” ont des allures de sacerdoce. Même pour les meufs qui aiment ça, ce serait dommage qu’elles en jouissent pleinement, sans être passées par la gestion comptable des trucs à faire pour que l’expérience soit bien dans les cases assignées.

En fait, se préparer au sexe, ça n’est pas qu’une préparation physique, c’est aussi du coup une préparation mentale : pour pouvoir se préparer physiquement, il faut anticiper l’acte sexuel, se dire que ça sera ce soir, ou tel jour, et donc s’organiser en conséquence. Cette préparation vise non seulement à normer le rapport au sexe des femmes mais en plus, il implique qu’il existe un état où on est préparée, et un autre où on ne l’est pas. Et cet état de “non préparation” tue finalement dans l’oeuf toute velléité pulsionnelle, n’importe quel truc qui serait issu d’un désir spontané y est réfréné. A nouveau, on s’aperçoit qu’il n’y a dans tout ça pas vraiment la place pour le désir féminin, en tous les cas pas pour un désir totalement libre, sans contrainte, qui puisse être immédiat et irréfléchi.

Parfois je repense du coup à toutes les fois où j’ai refusé du sexe alors que j’en avais envie, parce que j’étais pas épilée ou parce que j’avais une culotte moche, ou les deux. Je repense aussi à toutes les fois où j’étais parfaitement préparée, mais où j’avais pas envie et j’ai baisé quand même, en partie parce que ça m’aurait fait chier d’avoir fait toute cette préparation pour rien, parce que j’avais mis du temps à m’épiler ou parce que j’avais investi dans de nouveaux sous-vêtements. Je me dis que j’ai l’impression d’avoir investi dans mon propre corps, et d’avoir fait en sorte de faire fructifier cet investissement pour pas l’avoir fait pour rien, pour le rendre rentable en quelque sorte. Toujours aussi contraignant le marché de la baise…

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