Rien ne doit dépasser, épisode 1 : les poils.

(Il est question ici du rapport à la pilosité et à la sexualité des femmes cis, pour les femmes et hommes trans la problématique du poil est bien différente et très intéressante en elle-même.)

Quand on parle de pilosité, ce qui vient en tête en premier est souvent le regard des hommes.

Je me rappelle de ce mec qui m’avait dit que pour lui les poils étaient un « tue-l’amour ». Je crois qu’il essayait de me faire passer un message – je n’ai jamais été très à cheval sur l’épilation. Perso, ce sont les injonctions à m’épiler qui sont un tue-l’amour, mais bon.

Si l’on ne s’épile pas, deux interprétations possibles : soit on ne veut pas trouver de mec – quelle drôle d’idée vraiment –, soit on est lesbienne (car c’est connu les lesbiennes ne s’épilent jamais), c’est-à-dire qu’on ne veut pas trouver de mec – quelle drôle d’idée, vraiment.

Tuer l’amour, passer pour lesbienne, devoir s’épiler parce qu’on a un mec ou pour en trouver un, le discours autour des poils est clair : le poil est directement lié au sexe hétéro – et à la nécessité de se conformer à ce modèle précis.

Mais il n’y a pas que la question de la séduction hétéro. Dans une soirée, une meuf – tenant un discours féministe par ailleurs – me dit qu’elle s’est rasé juste le bas des mollets pour cette soirée, pour pouvoir porter un pantalon qui dévoile ses chevilles. Elle ajoute que si elle voyait une femme non-épilée dans la rue, elle la jugerait, la trouverait sale.

J’ai beau vouloir apprendre à aimer mon corps comme il est, assumer ma pilosité pour arrêter de faire mal à ma peau, j’ai honte de mes mollets, je ne porte pas de débardeurs et je cherche désespérément un maillot de bain qui ne soit pas trop échancré. Chaque fois que mes poils sont visibles, je me rappelle cette meuf et son air dégoûté, et j’ai honte.

Un corps de femme non-épilé est non seulement subversif au regard de la norme hétérosexuelle, mais il est aussi sale, honteux. En fait, tout nous pousse à croire qu’un corps de femme est sale et honteux. Poils, cellulite, règles, etc. la lutte acharnée contre les poils n’est qu’un aspect de ce combat qu’on nous impose contre nos corps. (Petit aparté : on parle souvent du fait que les règles sont systématiquement représentées par un liquide bleu translucide dans les publicités, et de la même manière, elles nous montrent des femmes se rasant ou s’épilant des jambes toujours parfaitement glabres… Preuve s’il en fallait que le poil est si subversif qu’on ne peut jamais le montrer.)

Si le poil m’intéresse, c’est qu’il contient quelque chose de paradoxal. Une femme qui ne s’épile pas n’est pas une vraie femme : elle se néglige, ou bien est lesbienne, ou bien… elle est une fille, une enfant.

Car les petites filles – comme les petits garçons d’ailleurs – ont des poils aux mollets. Mais personne ne songerait à le leur reprocher, à trouver cela sale. La question de l’épilation des mollets ne commence à se poser que lorsque l’on a des poils à la chatte (ou, si l’on n’en a pas encore, lorsque toutes les copines autour de soi s’épilent.) Le poil, c’est le poil sexuel.

Je me souviens de ma toute première épilation des mollets. J’avais 14 ans. C’était l’été, et le jour suivant j’étais allée à la piscine. Je me souviens de la sensation étrange de l’eau sur ma peau glabre. J’étais fière de devenir un peu adulte.

L’obsession pour les poils corporels (à l’exception des cils et des cheveux, qui subissent d’autres contraintes) peut se comprendre par des glissement successifs : ce que le poil cache, c’est le sexe féminin, et ce qu’il dénonce c’est l’avènement d’une sexualité féminine adulte.

Alors pour dompter ce désir féminin inacceptable, on va nous expliquer – par tous les moyens possibles, magazines féminins, cinéma pornographique, blog, publicité… – qu’il faut être bien épilée : il faut avoir « un sexe de fille pré-pubère, avant l’accès au génital et aux rapports sexuels, opposé au sexe de la femme adulte, génital, pulsionnel. » (1) Il faut qu’il s’efface pour laisser place à une image de la femme paradoxale : pas celle de la petite fille au duvet sur les mollets qui se moque bien qu’on lui voit la culotte quand elle saute dans les flaques, mais une femme-enfant, enfant inférieure et consciente de son infériorité, tout en étant sexualisée. Car ce que l’absence ou la présence de poil démontre, encore une fois, c’est le sexe.

Il faut dévoiler ce sexe pour s’assurer qu’il est bien inoffensif, qu’il ne cache pas dans sa toison du désir incontrôlable et incontrôlé. Il faut se le rappeler : le désir féminin n’a rien à faire sur le marché de la baise hétéro. Il faut ramener à une invisibilité convenable toute manifestation physique d’un potentiel désir féminin. Rien ne doit dépasser.

 

 


(1) Piazza Sara, « La nymphoplastie. Nouvelle modalité de l’insupportable du sexe féminin », Recherches en psychanalyse, 2014/1 (n° 17), p. 27-34.
URL : http://www.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse-2014-1-page-27.htm

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