Masse inerte ou armée de réserve : les personnes racisé-e-s dans la campagne

L’éprouvante campagne électorale s’est achevée et l’heure est aux mises au point. Cet écœurant moment de dépolitisation que constitue les élections présidentielles nous a rappelé la sournoiserie des assignations lapidaires dont font l’objet les personnes racisées.

D’emblée, évacuons sans ménagement une non-question: non, les membres du SEUM n’ont pas tou-te-s adopté la même position concernant le vote barrage, non cela n’a pas été un motif de tension/clivage interne et oui c’est particulièrement agréable d’écrire cela au regard des tirs croisés d’injonctions que l’on a tou-te-s violemment subis.

Car, plus que jamais, cette campagne a été l’objet de délirantes sommations qui se distinguent moins par leurs finalités apparentes (« faire barrage » ou « s’abstenir ») que par la nature de l’argumentaire déployé. On s’épargnera l’inventaire exhaustif des suppliques lyriques et autres ordres nerveux pour se focaliser sur ce qui nous intéresse précisément:

dans cette campagne électorale, le thème de l’antiracisme n’a été mobilisé que pour réifier les personnes racisé-e-s ou les réquisitionner violemment à coup de culpabilisation

Des prises de positions publiques, arrogantes et/ou inquiètes, aux conversations quotidiennes, sur les réseaux sociaux ou IRL, le paternalisme néo-colonial a montré des signes de bonne santé à travers les nombreux tableaux méprisants dépeignant les racisé-e-s en un corps social à défendre. Et le ton n’a jamais été aussi dur que lorsqu’il s’agissait de passer les personnes racisé-e-s au crible du remord dégradant ou de la frayeur. Tous les superlatifs possibles ont dû être épuisés pour non pas convaincre par des arguments rationnels mais vaincre par la peur ou la honte.

Que les choses soient claires, en l’espèce, les argumentations avilissantes n’ont manqué ni dans le camp des abstentionnistes, ni dans celui des barragistes. Mais, pour ne pas feindre de voir des symétries là où elles n’existent pas, il faut reconnaître que les seconds ont particulièrement excellé dans le domaine de l’assignation raciale.

Lire alternativement les tribunes des « sans moi » et les « lettres à mes amis abstentionnistes » donne l’impression étrange que 1° le vote est un truc de Blanc-he qui-ne-nous-concerne-pas et 2° l’abstention est un truc de privilégié-e blanc-he. Pour le dire autrement, dans les débats de l’entre deux tours, nous n’avons presque pas existé, sauf en tant qu’objets quasiment inanimés. Des caricatures, sous forme de dessin ou de tribunes, nous ont représenté.es en masses exotiques mais inertes, victimes malheureuses, ou parfois même complices dans leur mollesse, de l’abstentionnisme blanc. Un objet ne peut, en tout état de cause, faire un choix de nature politique, même si ce dernier est en dernier ressort celui de ne pas choisir. Toute résistance à cette assignation fut jugée incompréhensible, déplacée, et pour tout dire, insolente.

Figurez vous donc – puisqu’il faut vraiment vous le dire – que nous sommes capables non seulement de voter mais aussi de nous abstenir, les deux pouvant relever d’un choix politique tout aussi mûrement réfléchi que le vôtre. Et figurez vous encore que, pour nous, abstentionnistes ou barragistes, le choix a été bien plus déchirant que pour vous. Une alternative qui nous a foutu un seum et une envie de dégobiller qui vous n’imaginez sans doute pas.
Comme si nous n’étions pas nous les mieux les placé.es pour entendre et surtout subir jour après jour les intimidations et la violence de l’extrême droite. Comme si nous étions contrairement aux blanc.he.s incapables de bien comprendre que, derrière le ravalement de façade, le FN nous veut, au mieux invisibles, au pire dehors ou mort.es. PLOT TWIST : merci mais on « SAIT ». On se « rend bien compte ». On a « réfléchi ». On a pas besoin de « nous faire un dessin », car c’est nous les cibles.

En revanche, cher.es allié.es ou ami.es blancs, avez-vous VOUS réfléchi ? Quels sont les engagements pour lutter contre le racisme que vous prendrez au lendemain de l’élection ? Au niveau personnel, auprès de votre oncle raciste, ou collectif, dans vos partis par exemple, où on hue les « racialistes » ou les « femmes voilées » ? Quel projet politique proposez vous pour éviter qu’un nouveau choix entre la peste et le cholera nous tombe sur la gueule à nouveau ? Nous avons tendus l’oreille, et nous n’avons rien entendu. Et on peut sans difficulté vous renvoyer la politesse : les objets inertes ou même complices face au racisme, c’est peut être bien VOUS.


Bref, la configuration de ces élections, avec un énième dilemme insoluble nous a conduit à choisir parmi un ensemble de mauvaises options – aucun choix n’étant pleinement satisfaisant. Cependant, cela n’excuse en rien les argumentaires lourds d’arrière-pensées visant à faire porter le poids du scrutin ou, plus précisément, l’éventualité d’une victoire de l’extrême droite sur nos épaules.

Le ton de ce texte peut laisser suggérer une envie de règlement de compte. Balayons les doutes : c’est le cas. Et au final, notre venin est surtout dirigé vers nos principaux allié-e-s et meilleur-e-s ennemi-e-s : les militant-e-s antiracistes blanc-he-s bien intentionné-e-s. On pardonnera aux racisé-e-s qui, sans vraiment convaincre personne, se sont refugié-e-s dans une intransigeance de façade. Les stratégies désarmées des dominé-e-s ne sont pas à juger aussi sévèrement que la médiocrité des dominant-e-s a priori « conscientisé-e-s ».

En revanche, puisqu’il faut semble-t-il le répéter, moquer le “touche-pas à mon pote” de SOS racisme, c’est une chose mais en tirer des enseignements conséquents dans sa pratique militante en est une autre. Si votre posture est celle de la protection d’une faune racisée amorphe ou si vous vous sentez le besoin d’agiter la culpabilité à nos yeux parce-qu’on-n’aurait-pas-compris, questionnez vous sérieusement sur votre antiracisme.

Et faites ça en silence ou dans une cave parce qu’on n’a pas le temps.

le seum collectif ft. @JohnGoodDindon

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