Mauvais genre

Je ne suis pas sûre d’avoir déjà eu le courage d’être une vraie femme. C’est au-delà de mes forces. Dès le départ, tout est là pour nous faire comprendre qu’on est nées pour en chier.

Il m’a fallu du temps pour avoir l’honnêteté de le reconnaître.

Je croyais que j’arriverais à passer entre les mailles du filet – en réalité, j’y suis toujours. J’ai toujours été une galérienne efficace, et par moments, pour m’auto-congratuler, je me disais « je suis un vrai bonhomme ».

Mais les bonhommes n’ont jamais eu à payer de leur argent, de leur corps et de leur énergie pour en être.

Je fais partie de la classe qui ne peut pas sortir la nuit sans courir le risque de se faire violer, étrangler, insulter de sale pute.

Après tout, personne ne m’a demandé mon avis. Et quand bien même. Toutes celles de ma lignée ont eu une vie gâchée parce qu’elles étaient des femmes, alors pour qui je me prends, avec mes grands airs, à oser espérer mieux qu’elles ?

C’est notre histoire à toutes, à celles qui se lèvent tôt le matin pour torcher des culs et avoir un salaire amputé d’un quart. C’est comme ça.

On nous pousse à éclore précocément, puis on nous fait pourrir dans un coin. Comme des putains de fraises qui poussent hors-sol, sous serre.

Le charme des rides et des cheveux blancs, c’est pas pour nous, nous on est repoussantes, des mégères, des grosses vaches mal baisées.

Il faut que les hommes se saisissent rapidement de cette force et de cette beauté, pour la réduire à néant. Pour nous faire comprendre qu’on a intérêt à bien nettoyer les restes de leur buffet, et faut que ça brille.

J’avais encore la merde au cul, 4 ou 5 ans à peine, quand un homme m’a entraînée dans un coin pour que je lui suce la bite. J’ai réussi à m’enfuir.
Et puis ça a continué. C’était pas un acte isolé, juste le top départ. L’amuse-gueule.

Y’a eu cet autre mec qui m’a suivie pendant 1 an, j’avais 11 ans quand ça a commencé. Il m’attendait dans une ruelle le matin avant que j’aille au collège, il traînait autour de chez moi, il me disait « tu seras un pétard quand tu seras grande » j’ai eu peur des représailles, j’ai rien dit pendant 1 an.

Après la pédophilie vient la culture du viol ; les mecs qui te poussent à leur rouler des pelles et à leur astiquer le zeub alors que tu n’as que 12/13 ans et que tu rêves d’amour, comme dans les chansons de rnb que t’écoutes en boucle sur ton petit walkman cd, les autres qui te disent que t’es bonne à baiser, ouais t’as un bon cul, j’ai trop envie de te toucher les seins, t’es bonne mais qu’est-ce que t’es moche, et en plus t’es arabe.

Et il ne faut surtout pas montrer qu’on a peur, il faut continuer à croire en l’amour, et apprendre à rigoler sur commande pour qu’on nous foute la paix.

Le temps est passé. J’ai compris qu’être une femme était dangereux. J’ai abandonné l’idée d’être féminine. Il faut savoir l’être un peu pour ne pas paraître effrayante, mais il ne faut surtout pas donner l’impression qu’on a le contrôle sur notre sexualité. On est là pour se faire prendre, pour susciter le désir, se mettre à disposition, laisser l’homme faire le premier pas.

Ma carrière est incroyable, j’ai réussi à transformer plein de viols en coups d’un soir, plein de relations abusives en histoires passionnelles. C’est magique, toutes les petites libertés qu’on prend avec la vérité froide, pour essayer de ne pas trop péter un câble.

Tout le temps que ça nous prend, d’être une femme. Tout ce travail gratuit, pour aiguiser son jeu de dupe. Veiller à ne pas être trop grosse, à ne pas avoir un poil qui dépasse, à accorder nos chaussures et notre sac à main pour ne pas paraître trop négligée. Des coups d’épée dans l’eau, parce qu’à la fin, on est toutes des putes.

On est nées pour se faire troncher, accoucher, torcher des culs et faire des gâteaux. Et on a intérêt à pas trop s’en plaindre.

Ils sont toujours là à parler féminisme avec leurs pieds crades posés sur la table qu’on a nettoyé. On sait toutes qu’ils s’en battent les couilles.

Après tout, si le 8 mars me permet de gagner un coupon pour avoir 20% de remise sur mes strings tex de carrefour, c’est déjà ça de gagné, qu’est-ce que je pourrais espérer de mieux avant l’abolition de ce servage ?

Autant aller s’acheter des strings.

Trop abîmée, mon ultime option est de me terrer dans ma solitude. Tant qu’à faire, je préfère m’auto-exploiter. J’ai coupé les ponts avec toutes mes autorités masculines, père et oncles, pas de patron, pas de mec, on me fout la paix. Ce n’est pas un choix politique conscient ; la vie ne m’en a pas vraiment laissé le choix.

Marche ou crève. Sans eux.

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