Colette, le sexage et nous (Part 4) : l’obligation sexuelle

Dans la droite ligne de la démonstration précédente, Colette Guillaumin poursuit son développement sur ce qu’elle appelle l’obligation sexuelle. Bien sûr, d’autres termes seraient utilisables pour décrire cette domination : “droit de cuissage” étant l’expression qui caractérise le mieux qu’il s’agit ici d’un “droit” et que c’est bien celui qui est du bon côté qui utilise ce terme, c’est-à-dire  l’homme auquel n’est pas rattachée  la cuisse en question. On pense d’ailleurs à Nafissatou Diallo, travailleuse racisée pauvre du care, violée par un homme riche et puissant, et aux multiples réactions que cette affaire a provoqué : absence totale de compassion avec la victime, remise en cause immédiate et systématique de ses dires, focalisation sur la personnalité de l’auteur et surtout usage de termes similaires au”droit de cuissage” : le “troussage de domestique” pour caractériser un viol.  

L’usage physique sexuel des femmes en tant que groupe et en tant qu’individualités matérielles peut se traduire de deux façons : le mariage et la prostitution. Par mariage, on entendra ici aussi le concubinage, la vie maritale commune, mais aussi la relation conjugale non cohabitante. Pour Colette Guillaumin, un élément central distingue le mariage de la prostitution : l’intervention d’un paiement, c’est à dire d’une mesure du service sexuel qu’il s’agisse de calculer une durée et/ou une valeur monétaire à l’acte. En d’autres termes, le service sexuel acheté à une femme prostituée a une durée, une nature (quel acte, dans quelles circonstances) et une valeur monétaire. Il répond à des codes, des conventions, qui, si elles sont non-contractualisées car illégales, mesurent l’acte sexuel et y posent des limites d’usage.

Dans le mariage à l’inverse, nulle mention de cela. L’obligation sexuelle des épouses est constante, infinie, permanente et obligatoire (puisque le non-remplissage de ces devoirs peut – même avec la reconnaissance de la possibilité de viol conjugal – entraîner  la dissolution du contrat de mariage** devant le juge civil). Autrement dit, “la vente limite l’usage physique à l’usage sexuel”, contrairement  à ce qu’il se produit dans la relation contractualisée qu’est le mariage, au sein duquel cet usage physique sexuel n’est ni mesuré ni limité.

Colette Guillaumin va plus loin en évoquant l’adultère : elle écrit que pour une femme, accepter/rechercher un usage physique sexuel hors des liens du mariage (contractuel ou coutumier, dans le cas du concubinage) est cause de divorce. En revanche,un homme qui userait sexuellement d’une autre femme que la sienne ne relèverait pas de cette infraction, à moins que ladite amante n’appartienne déjà à un autre maître. Ainsi, le recours d’un homme à l’adultère et à la prostitution ne relève pas de l’adultère, puisqu’il dispose librement de son corps, “en dehors du lien établi avec une personne particulière, sa femme”. En fait, c’est quand un homme “établit un rapport coutumier avec une autre femme que la sienne” qu’il “peut se retrouver privé de l’usage physique étendu – comprenant les tâches d’entretien de sa propre personne – d’une femme précise, que lui assurait le mariage”. Colette Guillaumin conclut sur les motifs probables de l’absence d’offre prostitutionnelle à destination des femmes. S’il n’y a que peu d’hommes prostitués (pour femmes) parmi l’offre, n’est-ce pas surtout parce que le corps des femmes ne leur appartient pas, mais est la possession d’un autre homme ? En d’autres termes, “il ne peut y avoir de prostitution pour [destinée à]  celles qui n’ont pas la propriété de leur propres corps”.

Enfin, pour saisir ce qu’on entend par appropriation collective, par la réduction du corps des femmes à une chose possédée collectivement par le groupe des hommes (et souvent, aussi, par un homme en particulier), on peut mobiliser le phénomène du harcèlement, celui dit “de rue” étant le plus évident. Que manifestent finalement les hommes qui klaxonnent, sifflent, touchent, suivent, insultent, violent des femmes dans les espaces publics – et l’indifférence partagée des témoins hommes – sinon la marque de l’appropriation collective des femmes par les hommes ? A la manière de Colette Guillaumin et de sa pensée autour de l’offre prostitutionnelle, on peut se demander pour quelles raisons les victimes de harcèlement de ce type sont quasi-exclusivement des femmes.  Il est raisonnable a priori d’avancer que le corps des femmes ne leur appartenant pas en propre, elles ne peuvent alors prétendre exercer un droit quelconque sur  le corps des hommes inconnus, ni individuellement (elles seraient alors putains gratuites ou  femmes adultères) ni collectivement (on ne peut, dans la rue, être à la fois proie et prédateur).  

** Article 242 du Code Civil et jurisprudence 13-27466. L’absence de relations intimes (composante de la “communauté de vie”) peut être comprise dans les motifs de rupture d’union, si tant est que celui qui l’invoque en fournisse la preuve

 

Suite : Colette, le sexage et nous (part 5) : la charge des membres du groupe

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