Colette, le sexage et nous : part.3

Hier, Colette Guillaumin et son analyse des éléments et mécanismes qui structurent les systèmes raciste et sexiste, nous permettaient de comprendre le concept de sexage, comme rapport social d’appropriation collective et individuelle du groupe des femmes par le groupe des hommes et de chaque femme par chaque homme. Le Seum a souhaité prolonger ce questionnement en examinant la situation actuelle du groupe des femmes racisées travailleuses du care et des hommes racisés appropriés et exploités via le système sécuritaire-carcéral. Le souhait du collectif est de tenter de comprendre la validité de l’approche de l’auteure, 40 ans après l’écriture de cet article. Suivant ce modèle, nous poursuivons la présentation des propos de Guillaumin et l’illustrons d’exemples concrets et actuels.

L’appropriation du produit des corps

L’appropriation des produits du corps des femmes caractérise aussi le sexage, qu’il s’agisse d’enfants ou, dans des pratiques plus lointaines, des cheveux, du lait. Ce que montre Colette Guillaumin, c’est que le contrat de mariage/la convention sociale du concubinage ne comporte aucune mesure du nombre d’enfants à produire, aucune disposition prévoyant de soumettre ce nombre à l’approbation des femmes : “l’épouse doit faire et fera tous les enfants que voudra lui imposer l’époux. Et si l’époux outrepasse sa propre convenance, il en fera porter la responsabilité à la femme qui doit lui donner tout ce qu’il veut mais uniquement ce qu’il veut”. Ici, c’est de l’accès à la contraception et à l’avortement dont il s’agit : on sait que l’accès à l’IVG est de plus en plus difficile (il n’a jamais été facile, encore moins confortable, ce que l’on regrette vivement*) pour les femmes et que politiquement, il est sans cesse questionné et fragilisé. On sait aussi que si l’accès aux moyens de contraception est aujourd’hui la norme pour les femmes en France (97% des concernées par un risque de grossesse imprévue en utilisent un – INED, 2013) la responsabilité de cette dernière repose quasi-exclusivement sur les membres de cette classe. Ainsi, le groupe des hommes jouit du bénéfice de l’appropriation des produits du corps des femmes (sous la forme d’enfants) selon les propres exigences de ses membres. Pour les femmes, donner plus ou moins d’enfants que demandé est sanctionnable, ne pas vouloir en donner l’est aussi et l’ensemble se traduit par une responsabilité totale des sexisées quant à la contraception – ses coûts, tant matériels qu’en termes de charge mentale, ses ratés –  mais aussi par une remise en questions constante des droits reproductifs – déjà relatifs –  de ces dernières.

Colette Guillaumin explique aussi que les enfants sont un levier de chantage important en cas de conflits entre les parents. Nous le savons, d’autant que se multiplient les actions de groupes masculinistes qui vont se percher sur des grues avec des jambon-beurre, des glacières et des journalistes complaisants.  A l’époque où elle écrit, l’enfant est encore une possession du père : l’autorisation de ce dernier était notamment obligatoire pour que l’enfant puisse traverser une frontière, fût-ce en compagnie de sa mère. Par ailleurs, le père restait le récipiendaire des prestations sociales destinées à l’enfant et le gestionnaire de ses biens.

Mais ce que le père revendique, c’est la propriété des enfants, et non leur charge physique et matérielle. On le sait aussi : en France, en 2012, 85% des familles monoparentales sont dirigées par des femmes (INSEE, 2015). La moitié des enfants de ces familles ne voient leur père que rarement : 19% le voient moins d’une fois par mois, 34% ne le voient jamais. La prise en charge matérielle par les pères est donc rare, même si cette dernière augmente avec l’âge des enfants (c’est à dire quand leur charge physique diminue). Quant aux pensions alimentaires, autre expression de la prise en charge – financière, cette fois – de l’enfant,  ces dernières sont faibles pour les familles monoparentales dirigées par une femme : le taux d’impayés atteint 40% alors que ces pensions représentent un cinquième des ressources de ces femmes (Assemblée Nationale, 2006, p.212).

Ainsi, “le corps individuel des femmes appartient dans ce qu’il fabrique (les enfants) […] à un autre qu’elles-mêmes, comme c’était le cas dans l’esclavage de plantation”. Le groupe des femmes ne bénéficie que de droits reproductifs limités, fragiles et conditionnés. Ses membres sont à la fois en charge quasi-exclusivement de la contraception et de la prise en charge matérielle des enfants déjà nés. De même, en cas de séparation, les pères réclament la possession des enfants et non leur charge physique quotidienne (7% sont en résidence principale chez leur père selon l’INSEE, 2015) ou matérielle/financière (pour preuve, les impayés des pensions alimentaires). Le corps des femmes et ses produits sont ainsi appropriés, à la fois individuellement et collectivement, par le groupe des hommes.

Ce mécanisme était particulièrement visible dans le système esclavagiste. En effet, le code noir qui organisait la traite contrevenait au principe patriarcal en établissant que le statut d’esclave se transmettait par la mère. Cette règle de transmission matrimoniale du statut répondait en fait à la nécessité de maintenir au rang d’esclave les nombreux enfants illégitimes issus de viols, pas moins nombreux, des maîtres sur leurs esclaves.  Cette situation souligne à la fois la violence de l’appropriation absolue du corps des femmes noires (il s’agit de réguler officiellement les conséquences de leur viol, en aucun cas de les prévenir) et son extension à tout ce que ce corps peut produire (les enfants illégitimes devenant ainsi les esclaves de leur père).

Par ailleurs, aujourd’hui, les femmes immigrées et descendantes sont loin d’être épargnées par la monoparentalité et ses conséquences sociales, professionnelles et  sanitaires. Leurs conjoints refusent également la charge matérielle des enfants tout en réclamant leur possession. On comptait, en Ile de France en 2011, 68% de familles traditionnelles (parents en couple/enfants), 8% de familles recomposées et 23% de familles monoparentales, très largement dirigées par des femmes seules. Les femmes racisées originaires d’Afrique subsaharienne (immigrées ou descendantes) se singularisent par une très forte proportion de familles monoparentales par rapport au groupe des immigrés et descendants : plus d’une famille africaine hors Maghreb sur trois est monoparentale contre une famille blanche (ni immigrée ni descendante) sur 4.

Enfin, concernant les droits reproductifs, ici encore, la position des femmes racisées à l’intersection des rapports de domination de race et de genre est particulière. On sait que les femmes racisées ont, à plusieurs moments de l’histoire et dans différents contextes, été les victimes de politiques visant à limiter leurs droits reproductifs (contraception et avortements forcés). Aujourd’hui, dans le contexte national, les droits fondamentaux des femmes racisées et notamment celui  “d’élever [son ou ses enfants]  avec un support social adéquat, dans des environnements sécuritaires et dans des communautés saines, sans craindre d’être victime de violence de la part d’individus ou du gouvernement” n’est pas assuré. Pour aller plus loin, on peut évoquer le protocole ethnique qui vise les femmes noires et qui persiste dans les représentations et les pratiques du corps médical.

*S’il est établi que certains groupes de femmes pauvres et/ou racisées, qui, comme le décrit Françoise Verges dans Le ventre des femmes ou Andrea Dworkin dans Femmes de droite (chapitre 5), subissent et ont subi des violences pour les contraindre à avorter et à limiter les naissances, on ne peut parler ici d’IVG, au sens d’interruption volontaire de grossesse.

 

Suite : Colette, le sexage et nous (Part 4) : l’obligation sexuelle

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