Féminisme et misandrie : relire le SCUM Manifesto de Valerie Solanas aujourd’hui

En 1967 paraît le SCUM Manifesto, pamphlet de la militante féministe américaine Valerie Solanas. Le texte rencontre l’année suivante un certain écho outre-Atlantique après que l’auteure tente d’assassiner le célèbre artiste Andy Warhol, en lui tirant dessus à plusieurs reprises – il s’en sortira in extremis.

Accessible gratuitement sur internet, ce texte virulent et extrêmement misandre postule la supériorité des femmes sur les hommes, énumère et détaille toutes les tares dont le genre masculin est tenu pour responsable (on trouve en vrac la guerre, la politesse, l’argent, le conformisme, le gouvernement) avant d’appeler en conclusion au meurtre massif des hommes par les SCUM, groupe féministe révolutionnaire.

Sur le papier, le SCUM ne me vendait donc pas du rêve ; plutôt intéressée par les analyses de classe, je suis souvent mal à l’aise avec les poncifs essentialistes (« les hommes sont [trait de caractère] », « les femmes sont [particularité physique] »). Si la misandrie peut me faire rire, j’ai du mal à y voir un horizon politique suffisant et crédible.

C’était sans compter sur la plume géniale de Solanas et son sens inégalé de la punchline agressive, qui rendent le texte très accrocheur dès les premiers paragraphes :

« Sa recherche frénétique de compensations – parce qu’il n’est pas une femme – combinée avec son incapacité fondamentale à communiquer et à compatir, a permis à l’homme de faire du monde un gigantesque tas de merde ».

Le féminisme de Solanas a ceci de surprenant qu’il est aussi virulent que très fun, extrêmement différent d’un féminisme plus intellectuel auquel on pourrait peut-être reprocher un manque d’accessibilité. En dehors de Twitter, je ne me rappelle pas être tombée beaucoup de fois sur des textes de militantes féministes aussi drôles, ou en tous cas qui ont su jouer de l’humour comme d’une vraie force de persuasion. La plupart des auteures que je lis ont plutôt tendance à me plonger dans un mindfuck tortueux, pas toujours agréable ; le SCUM Manifesto contraste totalement avec la plupart de mes lectures jusque maintenant, il est un rappel salutaire qu’après tout, la lutte féministe n’empêche à aucun moment de bien se marrer.

Sex-negativity

A plusieurs reprises, Solanas reproche d’ailleurs aux hommes de n’avoir aucune forme d’humour, embourbés qu’ils sont dans la quête inépuisable d’une activité sexuelle tout ce qu’il y a de plus sérieux, jugée incompatible avec une prise de distance ironique :

« Bien qu’il ne soit qu’un corps, l’homme n’est même pas doué pour la fonction d’étalon. À supposer qu’il possède une compétence purement technique – bien rare en vérité – on ne peut déceler aucune sensualité, aucun humour dans sa façon de s’envoyer en l’air. […] Rongé qu’il est de culpabilité, de honte, de peurs et d’angoisses, et malgré la vague sensation décrochée au bout de ses efforts, son idée fixe est toujours : baiser, baiser. Il n’hésitera ni à nager dans un océan de merde ni à s’enfoncer dans des kilomètres de vomi, s’il a le moindre espoir de trouver sur l’autre rive un con bien chaud ».

Profondément anti-sexe, Solanas voit dans cette activité la quintessence de la bestialité des hommes, qui en profitent pour imposer leur absence d’humour et leur vide existentiel aux femmes :

« Le sexe ne permet aucune relation. C’est au contraire une expérience solitaire, elle n’est pas créatrice, c’est une perte de temps. […]

Les SCUM sont des filles à l’aise, plutôt cérébrales et tout près d’être asexuées. Débarrassées des convenances, de la gentillesse, de la discrétion, de l’opinion publique, de la « morale », du « respect » des trous-du-cul, toujours surchauffées, pétant le feu, sales et abjectes, les SCUM déferlent… elles ont tout vu – tout le machin, baise et compagnie, suce-bite et suce-con […]. Il faut avoir pas mal baisé pour devenir anti-baise, et les SCUM sont passées par tout ça, maintenant elles veulent du nouveau ».

Il faut ici replacer ces prises de position anti-sexe dans le contexte politique de l’Amérique de la fin des années 60. Impossible alors de ne pas admirer la grande lucidité avec laquelle Solanas comprend, en plein mouvement hippie, que la « liberté sexuelle » et l’idéal de vie communautaire ne sont que des arnaques de plus inventées par les hommes pour mieux atteindre leur seul et unique but : baiser un maximum de femmes.

« Le hippie […] est follement excité à l’idée d’avoir tout un tas de femmes à sa disposition. […] L’activité la plus importante de la vie communautaire, celle sur laquelle elle se fonde, c’est le baisage à la chaîne. Ce qui allèche le plus le hippie, dans l’idée de vivre en communauté, c’est tout le con qu’il va y trouver. Du con en libre circulation : le bien collectif par excellence ; il suffit de demander ».

Le « Grand Art » et la culture, perspective genrée

On aurait tort donc (ou en tous cas, j’avais tort) de réduire le SCUM Manifesto à une vaste blague misandre. Pour un certain nombre de raisons, j’ai surtout été enthousiasmée par tous les paragraphes sur la culture : à rebours d’une vision romantico-centrée de l’art vu comme un magnifique moyen d’expression, hors du monde et libérateur pour l’individu, elle analyse au contraire son cadre institutionnel pour dénoncer la façon dont il sert souvent à exclure les femmes, à la fois les artistes mais aussi les « spectatrices ».

La culture est un vecteur de la domination masculine, dit Solanas ; elle ne sert pas à élever l’esprit, mais à asseoir la domination des hommes en les plaçant sur un piédestal intellectuel. « La « culture » c’est […] une façon de justifier le spectateur dans son rôle passif. Elle permet aux hommes de se glorifier de leur faculté d’apprécier « les belles choses », de voir un bijou à la place d’une crotte. Ce qu’ils veulent, c’est qu’on admire leur admiration ».

Cette « admiration de leur admiration » est encouragée par des institutions de pouvoir, dont la seule fonction est finalement de légitimer les discours bavards des hommes comme une parole sainte. L’université (dont le but « n’est pas d’instruire mais d’exclure le plus grand nombre possible de gens de certaines professions », note Solanas), les diplômes sont des instances d’autorité, que les femmes sont sommées de respecter avec humilité :

« « Mon Papa, y sait » devient dans le langage adulte « les critiques ils s’y connaissent », « les écrivains, ils savent mieux », et « les agrégés, ça en connaît un bout » ».

Par ce subterfuge, les femmes se laissent aisément impressionner par le bavardage masculin, en venant à nier l’intérêt de leurs propres sentiments ou opinions. En définitive, ceci vaut pour Solanas dans tous les domaines « intellectuels » :

« La « conversation intellectuelle » du mâle, lorsqu’elle n’est pas une simple fuite de lui-même, n’est qu’une tentative laborieuse et grotesque d’impressionner les femmes.

La Fille à son Papa, passive, malléable, qui respecte et craint le mâle, se laisse volontiers assommer par son bavardage débile. Cela ne lui est pas trop difficile car elle est tellement crispée, anxieuse, mal à l’aise, peu sûre d’elle (grâce à Papa qui a semé l’incertitude dans tous ses sentiments et sensations), que sa perception en est obscurcie et qu’elle est incapable de voir que le bavardage masculin n’est que du bavardage. […]

La conversation de la Fille à son Papa est encore limitée par sa crainte d’exprimer des opinions déviantes ou originales et par son sentiment d’insécurité qui l’emprisonne ».

A la lecture de ces paragraphes, je pense inévitablement à toutes les fois où j’ai entendu des meufs prendre mille précautions avant de donner leur avis sur quelque chose (« j’y connais rien en X, mais j’ai quand même bien aimé »), à toutes les fois où je me suis moi-même interdit de ressentir quoique ce soit face à une œuvre faute de « connaissances », à toutes les fois où j’ai vu des meufs intervenir dans une conversation en commençant leur phrase par « c’est sans doute bête ce que je dis », à toutes les fois, plus nombreuses encore, où je ne les ai pas entendues, où je me suis tue moi-même. Là où certains voient dans ces attitude une humilité salutaire, Solanas y reconnaît la conséquence d’un intense lavage de cerveau apprenant aux jeunes filles à se taire, tout en écoutant religieusement les opinions et idées des hommes en les recevant comme la Vérité.

Féminisme révolutionnaire

L’autre grande force du texte, c’est sa rhétorique profondément révolutionnaire : Solanas refuse en bloc les utopies de son époque prônant le retrait du monde, la vie communautaire « à la marge » de la société américaine.

« Laisser tout tomber et vivre en marge n’est plus la solution. Baiser le système, oui. La plupart des femmes vivent déjà en marge, elles n’ont jamais été intégrées. Vivre en marge, c’est laisser le champ libre à ceux qui restent ; c’est exactement ce que veulent les dirigeants ; c’est faire le jeu de l’ennemi ; c’est renforcer le système au lieu de le saper car il mise sur l’inaction, la passivité, l’apathie et le retrait de la masse des femmes ».

Le féminisme libéral et ses discours sur « l’égalité homme/femme » ne l’intéressent pas plus. Elle est extrêmement claire sur les objectifs et moyens de la lutte féministe :

« SCUM se dresse contre le système tout entier, contre l’idée même de lois et de gouvernement. Ce que SCUM veut, c’est démolir le système et non obtenir certains droits à l’intérieur du système ».

Très radicale quant à la place des hommes dans le féminisme, elle maintient que ceux-ci n’ont tout bonnement aucune raison d’y participer :

« Ceux qui sont en haut de l’échelle veulent y rester et ceux qui sont en bas n’ont qu’une idée, c’est d’être en haut. La « révolte », chez les hommes, n’est qu’une farce. Nous sommes dans une société masculine, faite par l’homme pour satisfaire ses besoins ».

Essentialismes biologiques

En dépit de ces éclairs de lucidité, le texte est néanmoins gâché par une ribambelle d’idées plus que gênantes, voire même carrément craignos. L’essentialisation biologique sur lequel repose tout le discours de Solanas (« le mâle est un accident biologique ; le gène Y (mâle) n’est qu’un gène X (femelle) incomplet, une série incomplète de chromosomes. […] La virilité est une déficience organique », clame-t-elle dès l’introduction) la conduit à ce qu’il faut bien appeler de la transphobie pure et simple (plusieurs paragraphes sur « les travelos » sont archi gênants), de même qu’à des propos clairement homophobes (ses considérations sur « le pédé »). On la sent fascinée, particulièrement dans les derniers paragraphes, par les recherches biologiques et le « contrôle génétique », ce qui rend ses essentialisations de départ plus angoissantes encore. Ses références aux méthodes des nazis pour anéantir les hommes (la nuit des longs couteaux, les chambres à gaz), si toutefois elles sont supposées être marrantes, m’ont semblé de très mauvais goût. La virulence du texte m’a aussi parfois laissée dubitative ; si Solanas a été très critiquée pour sa misandrie, j’ai surtout été frappée par les mots très durs qu’elle réserve à certaines femmes, celles « rendues à l’ennemi » étant qualifiées de « femmes-mecs », et reléguées au rang de « paillassons », « fifilles bien élevées », « lèches-cul », « adoratrices du veau d’or ». Les passages qui idéalisent les femmes dans les grandes largeurs m’ont tout autant gênée : postuler qu’elles seraient naturellement, biologiquement plus altruistes, compatissantes, profondes que les hommes me paraît aussi faux que sexiste.

On peut du coup retenir du texte, sans y adhérer entièrement, ses moments de lucidité, sa verve humoristique et un certain nombre de ses constats, qui me semblent aujourd’hui toujours d’actualité :

« Si les femmes ne se remuent pas le cul en vitesse, nous risquons de crever tous ».

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