Colette Guillaumin, le sexage et nous (Partie 2)

L’appropriation du temps

Dans l’appropriation individuelle d’une femme par un homme, contractualisée par le mariage/concubinage/la vie en couple,  l’homme acquiert une femme, un corps, mais aussi, on l’a vu,  une force de travail qu’il peut exploiter sans mesure. Dans ce “contrat”, il n’est fait nulle mention d’une limite de temps, comme on le trouve dans les contrats de travail classiques qui, eux, prévoient des jours de repos, des congés, des horaires, sans même parler de la rémunération correspondante. Dans ce “contrat”, l’homme acquiert un objet producteur de travail (objet soumis aussi à la fourniture de services, notamment sexuels, on y reviendra) et il n’est nullement prévu de poser une limite à l’usage qu’il en fera. Le mariage est en cela un rapport d’appropriation directe individuelle. Concrètement, en 2010, les femmes produisent les ⅔ des tâches domestiques : 77% du  ménage, 93% du repassage, 73% du temps consacré à la préparation des repas (INSEE, 2010, p.8). Leur force de travail est ainsi directement utilisée, dans le cadre conjugal privé, pour entretenir le dominant, sa force de travail (que lui, ira vendre, puisqu’il en est propriétaire) et ses possessions.

Mais l’appropriation du temps des membres de la classe des femmes est aussi indirecte et collective : l’homme qui acquiert une épouse possède aussi le temps du groupe des femmes. On parle ici du temps de la mère, des sœurs, des filles du mari, qu’il ne possède pourtant pas par contrat, et qui accomplissent néanmoins l’ensemble des tâches visant à assurer sa survie, la reproduction de sa force de travail et l’accomplissement de ses désirs, de sa naissance à sa mort et sans contrepartie contractuelle. Ainsi, par exemple, 45% des parents d’enfants de moins de 6 ans (INSEE, 2006, p.4) ont recours à des services de garde gratuits, assurés soit par la mère directement, soit par la grand-mère, la tante, l’amie proche, la voisine. Des femmes, en tous cas, qu’elles appartiennent ou non par contrat au père de l’enfant. Par ailleurs, dans l’enfance (INSEE, 2010, p. 3), ce sont les filles/sœurs qui assurent le gros des tâches domestiques attribuées aux jeunes de plus de 11 ans, vivant avec leurs parents. Les garçons de 11 à 25 ans, vivant en famille (monoparentale ou non) assurent ainsi 3 heures de tâches domestiques par semaine contre 6 heures pour les jeunes de la classe des femmes. Les enfants filles assurent, dès leur plus jeune âge, leur part de travail visant à faciliter le quotidien des membres du groupe des  hommes, pères ou frères.   

Ce que Colette Guillaumin montre ici, c’est que l’appropriation du temps des femmes – de l’épouse mais aussi des femmes de l’entourage – induit que le groupe des hommes possède le temps des membres du groupe des femmes, sans contrepartie, sans contrat, sans limite dans les modalités de son exploitation. Il y a alors appropriation collective (toutes les femmes me servent, par convention) et individuelle (ma femme me sert, par contrat).

Ce que Guillaumin nous explique, c’est que le temps de l’épouse appartient au mari, qui en est le propriétaire. C’est l’appropriation individuelle du temps des femmes. Elle ajoute que le mécanisme d’appropriation collective fait que le temps de toutes les femmes appartient également à tous les hommes et illustre avec la situation  des sœurs, des filles, des mères.  

Examinons la situation des femmes racisées dont l’activité rémunérée – celle au cours de laquelle elles vendent leur force de travail – consiste justement à produire ce temps  domestique pour d’autres. Ces dernières vendent, dans des conditions indignes directement liées à leur position triplement subalterne (femme/pauvre/racisée) leur force de travail à d’autres, généralement des femmes, blanches et riches. Les conditions mêmes d’exercice de ces emplois (temps de travail fractionné, le weekend, le soir, tôt le matin, temps de transport considérables…) les soustraient en partie à l’appropriation de leur temps par les maris. Elles ne peuvent, par exemple, être à la sortie de l’école de leurs enfants, puisqu’elles produisent cette tâche contre rémunération pour une autre femme, laquelle échappe à son tour (et partiellement) à l’appropriation de son temps par son mari. Mari-blanc-bourgeois, qui est, en bout de chaîne, toujours le principal exploiteur, à la fois de sa propre femme et de celle vers laquelle cette dernière a transféré une partie des tâches.  

Pour revenir à la situation des travailleuses racisées pauvres du care, lorsque ces dernières rentrent chez elle, l’appropriation individuelle de leur temps par le mari ne les épargne pas : après avoir produit ces tâches contre salaire, elles doivent ensuite les reproduire, au moins en partie, gratuitement, à leur domicile. Peut-on alors voir leur situation comme une appropriation à la fois individuelle (chaque travailleuse du care pauvre et racisée appartient à une famille blanche riche mais aussi à son propre mari) et collective (toutes les travailleuses du care pauvres et racisées appartiennent à toutes les familles blanches riches, comme le démontre l’interchangeabilité des salariées de ce secteur) ? Ici encore, c’est la lecture de Guillaumin qui permet d’ouvrir une réflexion plus approfondie sur les liens qu’entretiennent racisme et sexisme en tant que structures sociales, via l’analyse de la situation de ces travailleuses, frappées par la double domination masculine et raciale.

Ainsi, dans le rapport social de sexage, ni l’individualité des femmes, ni leur temps ne leur appartiennent. Elles ne disposent pas de leur propre force de travail ou, en tous cas, pas intégralement. Si les femmes  sont en effet libres de vendre une partie de cette dernière sur le marché, elles restent – en tant que machines productrices de force de travail –  toujours possédées par un ou plusieurs hommes, en tant que choses, en tant qu’objets et en cela, sont privées de liberté et d’individualité.

Suite : Colette, le sexage et nous : part.3

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