Les fêtes de Bayonne : ce sera sans nous.

Aujourd’hui c’est le début des fêtes de Bayonne. Alors qu’on entend beaucoup parler de ce rassemblement dans le cadre de l’état d’urgence et des mesures anti-terroristes, on oublie – et c’est pratique – de parler des violences sexistes qui s’y déroulent chaque année. De là à se questionner sur le caractère raciste du traitement médiatique et politique des agressions sexuelles des grands rassemblements selon que les auteurs sont supposés racisés ou pas, de Cologne à Bayonne, il n’y a qu’un pas (et @ValerieCG en avait brillamment et longuement parlé ici).

Mais revenons à cette fête locale. Pendant 5 jours , cet événement festif – inventé dans les années 30 par les commerçants et élus locaux souhaitant renforcer l’attrait touristique de la ville – va rassembler jusqu’à 1,5 millions de personnes. Déambulant dans les rues, habillés de blanc et de rouge, les festayres participent aux animations organisées mais surtout vont de bars en bars profiter des boissons alcoolisées proposées à des tarifs défiant toute concurrence. Jusqu’en 2014, la bière était vendue au prix unique de 2,50€, ce qui amenait encore davantage les fêtards à s’alcooliser très tôt et pendant très longtemps, dans un espace clos et sécurisé (enfin, ça dépend pour qui) pour l’occasion.

Lors d’un concours d’affiches pour les fêtes de 2015, plusieurs collectifs féministes locaux avaient tiré la sonnette d’alarme : la représentation des fêtes parlait d’elle-même. Celles-ci restent, 83 ans après leur création,  réservées aux hommes, venus fêter, boire, dépasser les limites sociales le temps de quelques nuits. Les femmes, quant à elles et lorsqu’elles participent, sont cantonnées à la surveillance des enfants voire absentes des affiches sélectionnées. On notera au passage que toutes les affiches ont été produites par des hommes, qui constituent également la quasi-intégralité du comité chargé de la sélection.


Sur place, en journée, d’expérience, ça va encore. L’ambiance, selon les quartiers, reste relativement familiale : il y a des animations, des rassemblements liés à la culture basque et sa diffusion, des performances artistiques. Mais dès le début de soirée et jusqu’au petit matin, ces nuits de fête, présentées comme
“un formidable évènement populaire, où chacun peut s’évader de son quotidien dans une ambiance unique” deviennent des cauchemars pour les femmes. Des milliers de personnes avinées errent dans les petites rues de la ville, se laissant aller à des comportements désinhibés, permis par les circonstances exceptionnelles (la fête ne dure que 5 jours, tout le monde est habillé pareil, l’alcool coule à flots, le contrôle social est moins fort). A partir de la tombée de la nuit, ça se corse sérieusement.

Chaque année, plusieurs viols et agressions sexuelles sont reportés aux autorités. Les organisateurs de la fête ne sont d’ailleurs pas dupes : sur leur site, on trouve des conseils de prévention . Restez en groupe, ne vous isolez pas, n’acceptez pas de verre provenant d’un inconnu et autres joyeusetés.

On trouve même sur internet des guides pour “survivre aux fêtes de Bayonne”, et le mot n’est pas trop fort en ce qui concerne les femmes, quand on regarde les 10 dernières années. Ici ne sont présentés que les viols ayant donné lieu à un dépôt de plainte. Sachant qu’à peine 14% des viols donnent lieu à une plainte, cela nous donne une idée du nombre de femmes agressées, chaque année, en 4 nuits.

En 2006, deux femmes ont subi un viol collectif, cinq autres (dont une mineure de 16 ans) ont été agressées.

En 2007, quatre femmes ont subi un viol.

En 2010 : une jeune femme de 19 ans a subi un viol   

En 2011 : trois femmes ont subi un viol

En 2013 : deux femmes ont subi un viol

En 2014 : deux femmes ont subi un viol  

Alors quoi ? Dans le contexte actuel, les médias de tous bords nous informent sur l’ouverture des fêtes de Bayonne 2016, déplorent en chœur les restrictions décidées dans le cadre de la lutte anti-terroriste, craignent une attaque. Rien sur les viols et les agressions qui ne manqueront pas cette année encore, de se produire. C’est vrai que prévenir les femmes qui comptent s’y rendre de ce qu’elles risquent, faire des agressions sexuelles dans le cadre de rassemblements “festifs” un sujet de société, ce serait un peu contradictoire avec la manière dont ces crimes sont traités par la presse internet et papier. Les captures ci-dessous ont été sélectionnées au hasard, étant donné le nombre de titres et de propos médiatiques visant à présenter les fêtes comme “bon enfant malgré des viols”.

http://www.jerometellechea.com/12-08-2011/la-date-des-fetes-de-bayonne-2012-est-connue

http://www.sudouest.fr/2011/08/02/derapages-en-fin-de-fetes-465508-719.php

http://mediateur.blogs.sudouest.fr/archive/2015/09/01/quand-sud-ouest-gache-la-fete-1040597.html

http://france3-regions.francetvinfo.fr/aquitaine/pyrenees-atlantiques/pays-basque/bilan-positif-pour-les-autorites-malgre-deux-plaintes-pour-viol-525155.html

Alors si le bilan des fêtes est quasiment “toujours positif malgré des plaintes pour viol”, on peut aussi se poser une autre question. Celle du traitement médiatique du Nouvel An 2015 à Cologne. Vous vous rappelez ? Vous vous souvenez du nombre d’articles portant sur la “culture” naturellement (?) misogyne des immigrés ? Des propos sur l’évolution du nombre de migrants en Allemagne en rapport avec celle des agressions sexuelles ? Y a rien qui choque ?

Il semblerait, une fois encore, que les viols soient de pudiques incidents, “en marge” (?) des manifestations blanches comme les fêtes de Bayonne et deviennent subitement des éléments inhérents aux cultures allogènes et de vrais problèmes de société quand les auteurs sont supposés racisés.

Un seul problème, deux traitements : les luttes féministes n’ont finalement du succès que lorsqu’elles permettent d’être racistes en même temps. Ce sera sans nous.

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