4 idées reçues sur le genre que Corps en tous genres d’Anne Fausto-Sterling permet de dépasser

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Anne Fausto-Sterling est une biologiste et féministe américaine, professeure à l’université Brown. Corps en tous genres, l’un de ses ouvrages majeurs, ne fut traduit en français que 12 ans après sa parution. Ce livre essentiel remet en cause un certain nombre de nos certitudes ou croyances sur la dualité des sexes, notamment en les replaçant dans une perspective historique. Décryptage.

1. Il y a deux choses : le sexe, qui est biologique, et le genre, qui est sociologique. Le genre masculin/féminin est une construction sociale, le sexe masculin/féminin est biologique.

Tout le livre peut-être lu comme un long plaidoyer contre ce dualisme : le dualisme sexe/genre, corps/esprit, nature/culture (mais aussi, bien sûr, masculin/féminin).

Anne Fausto-Sterling explique que quel que soit votre genre, vous en faites de toute façon l’expérience à partir de votre corps ; vous êtes un être un et indivisible, et personne ne vit sa vie en se pensant « biologiquement ceci et socialement cela ». Le dualisme corps/sociabilité expulse dangereusement le corps en dehors du phénomène social, ce qui ouvre en réalité la porte à toutes les formes d’essentialisation dangereuses sur la « nature » des femmes ou des hommes (pouvant mener à des idées déterministes de type « votre corps est ainsi donc vous êtes/pensez de telle ou telle façon », jusqu’à la transphobie la plus crasse).

Expulser le corps en dehors de la société et de l’histoire, c’est en faire une sorte de constante qui traverserait le temps et l’espace, en restant miraculeusement identique ; cela supposerait également qu’il est possible de définir ce que serait un homme ou une femme au sens « biologique », ce qui n’a pas grand sens dans la mesure où cette définition est finalement toujours basée… sur des critères sociaux (idée détaillée en point 2).

Anne Fausto-Sterling cite plusieurs recherches démontrant que le corps participe donc intégralement à la « construction » sociale : le social s’incarne dans la chair, il est matériel. Cette matérialisation du social saute parfois aux yeux, chez les culturistes par exemple, qui prennent des protéines et s’exercent 12h par jour pour atteindre une image de leur corps jugée esthétiquement satisfaisante.

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Mais elle revêt également des formes plus discrètes : jusqu’à la fin de votre vie, votre système nerveux réagit à votre environnement, crée dans votre cerveau de nouvelles cellules qui provoquent chez vous des changements anatomiques (on appelle ceci la « plasticité du cerveau »).

 Pour résumer : Notre développement physique est donc intégré au sein d’un système social.

2. Mais et les hormones, les chromosomes, les systèmes reproductifs ? Ne prouvent-ils pas qu’il existe bel et bien deux sexes, distinguables anatomiquement, masculin et féminin ?

Tout le livre d’Anne Fausto-Sterling consiste à démontrer que la biologique est politique. Sans donc – et évidemment – contester l’existence physique des hormones ou des sexes, elle contredit l’idée qu’ils pourraient ou devraient être liés au genre, et en constituer la « nature », indépendante de l’environnement social.

Pour ce faire, elle analyse les principales recherches scientifiques sur le corps et la sexualité humaines à l’aune de leur contexte historique, en démontrant que la science est toujours politiquement située, et parfois orientée afin de justifier des postulats et idées préconçues.

Si l’on prend le cas des hormones sexuelles, Anne Fausto-Sterling indique qu’il n’y avait a priori aucune raison de les « genrer » : elles sont « des régulateurs chimiques de la croissance », et affectent des organes extrêmement divers, comme le cerveau, le foie, les intestins. La recherche s’est pourtant très majoritairement totalement désintéressée de ces fonctions, pour faire d’elles des sortes de molécules de la chimie du genre, et les répartir en catégories homme/femme.

L’auteure démontre notamment comment la recherche sur les hormones a en partie été financée, dans les années 1920, par le Conseil National américain de la Recherche, très orienté politiquement : renforcer la division biologique entre les deux sexes était supposé renforcer le modèle du couple hétérosexuel et la reproduction, « d’une importance fondamentale pour le bien-être de l’individu, de la famille, de la communauté et de la race », lit-on dans les communiqués de l’époque. L’enjeu, en traçant une dichotomie homme-femme la plus lisible possible en terme biologique, était également de maintenir les droits de l’homme, au sens littéral du terme. Si homme et femme se confondent biologiquement, il en découle qu’il n’y a plus aucune raison pour que l’un ait le droit de vote, puisse ouvrir un compte en banque ou exercer certains postes et pas l’autre, par exemple. Renforcer la binarité homme femme au moyen de la science revenait à renforcer l’organisation sociale de l’Europe et de l’Amérique du Nord.

Les intérêts institutionnels, financiers et politiques des premiers acteurs de la recherche sur les hormones se mêlent donc de façon extrêmement complexe. Dès lors, toutes les – nombreuses – fonctions des hormones qui n’étaient pas liées aux caractéristiques sexuelles et reproductives ne furent pas explorées. Les systèmes de croyance sociale se mêlent donc et influencent nos pratiques quotidiennes de la science.

En définitive, on peut donc se demander si genrer des sexes, des chromosomes ou des hormones a un sens, exactement comme lorsque l’on s’intéresse aux classements douteux des jouets ou des produits de consommation en ces mêmes catégories.

3. Oui mais même en admettant que le genre soit arbitraire, reste qu’il y a uniquement deux sexes non ? Bite et chatte.

Ben non, justement. Nous avons imposé deux genres à une multitude de corps, auxquels on demande maintenant de se conformer à ce système binaire et rigide.

Selon les estimations d’Anne Fausto-Sterling, environ 1,7% des enfants nés en Amérique du Nord sont des personnes intersexuées. Sur une ville de 300 000 habitants, par exemple, cela représente environ 5 000 personnes.

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Une histoire en bande dessinée de l’intersexualité, p. 63

Il n’y a pas de définition unique de l’intersexualité. Certaines personnes peuvent naître avec un pénis et un ovaire, un vagin et des testicules, ou un vagin avec un clitoris très innervé, pouvant se gonfler comme un pénis. En revanche, les personnes intersexuées partagent une condition commune à la naissance : les médecins disposent de 48h pour leur « assigner » un sexe et un genre, et « corriger » leur corps, perçu comme une « malformation » – ce qui est faux, comme le démontre en détails Anne Fausto-Sterling. Certains bébés et/ou enfants subissent ainsi des opérations parfois très lourdes afin de leur fabriquer un sexe dit « conforme », le plus souvent choisi selon des critères totalement arbitraires (un pénis trop petit, par exemple, est quasi systématiquement transformé en vagin). La plupart des parents, mal informés sur l’intersexualité, se voient obligés de faire confiance aux médecins : on leur explique que leur enfant est anormal, on les isole en leur disant qu’aucun enfant ne naît ainsi, on leur dit qu’il faut agir pour le bien de leur enfant et de sa vie sexuelle future. L’auteure donne notamment la parole à des adultes nés intersexués et à des associations de défense des droits des personnes intersexuées ; à la lecture de leurs témoignages, on apprend que les opérations et traitements subis peuvent dans certains cas s’avérer traumatisants pour les individus et pour leur sexualité. Certains découvrent d’ailleurs très tard avoir été opérés, car les médecins encouragent souvent les parents à garder le silence.

On rejoint donc ici notre point 1 : le corps est lui aussi « construit », en fonction d’un système de genre préétabli.

4. Oui mais de tous temps, il n’y a toujours eu que deux genres, homme et femme. C’est bien la preuve que le genre est la nature de l’humanité.

La binarité du genre, explique Anne Fausto-Sterling, n’est pas plus universelle et anhistorique que le corps. Aussi, cela ne fait absolument aucun sens de tenter de comprendre le fonctionnement de certaines sociétés, notamment non-européennes, à partir d’un concept qui structure les sociétés européennes. Elle cite sur ce point l’anthropologue nigériane Oyeronke Oyewumi, qui a consacré de nombreuses études aux yorubas, peuple majoritairement présent dans l’actuel Nigéria : l’âge relatif était chez eux un facteur d’organisation bien plus important que le « genre ». Les pronoms, par exemple, n’indiquent pas le genre de la personne, mais son âge.

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Des jumeaux Ere Ibeji, art Yoruba, début du XXe siècle

Dans plusieurs cultures amérindiennes, le genre est une donnée structurante, mais il en existe plusieurs, et notamment des catégories incluant des personnes que l’on qualifierait en Europe de « intersexué », « homme » ou « femme ».

 Le système européen de genre binaire s’est donc mondialisé avec la colonisation et l’impérialisme : il a plus tard été importé et imposé à plusieurs populations colonisées, notamment par le biais de la recherche universitaire qui a étudié des sociétés dans une perspective genrée, contribuant ainsi à donner au genre une existence plus concrète.

Pour résumer, la force du livre réside dans sa méthode relativiste : il ne contredit pas certaines « vérités » scientifiques en y opposant d’autres vérités, mais en contestant justement leur prétention à s’imposer comme des vérités. Aussi, pour Anne Fausto-Sterling, cela n’a pas plus de sens d’affirmer que « les genres sont justifiés biologiquement » que de dire qu’au contraire, « la science prouve l’indifférenciation biologique ». Il s’agit de comprendre et de faire assumer aux chercheurs que la pratique scientifique est toujours politique.

Note : Le livre étant assez épais, il va sans dire qu’il s’agit ici d’un résumé qui ne livre que quelques-unes de ses principales idées, dans un format simplifié et sans retranscrire toutes les démonstrations dans leurs détails les plus fins. Si vous voulez en savoir plus, il faudra donc le lire 🙂

Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, traduction d’Oristelle Bonis et de Françoise Bouillot, La Découverte, Paris, 2012, 391 pages.

Lire également ce très bon compte-rendu par Sylvain di Manno :

http://www.contretemps.eu/lectures/compte-rendu-corps-en-tous-genres-danne-fausto-sterling

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