Maître Rossignol, sur un arbre perché…

…Tenait en son bec des propos d’une violence rarement aussi explicite, mais finalement tellement ordinaire.

Après un faux départ pour cause d’intitulé foireux, la Ministre des familles de l’enfance et des droits des femmes , Laurence Rossignol est réapparue le 30 Mars sur RMC. Cette fois c’était le vrai départ, le bon. Avec les éléments de langages préparés (et oui) , les cibles dans le viseur et le menton levé. Dans un pays où la situation physique, morale et financière des femmes reste particulièrement précaire c’est en toute logique que Jean Jacques Bourdin choisit d’emmener son invitée sur la question on ne peut plus urgente de « la mode islamique ». On avait bien grillé que les hipsters suivaient de plus en plus les recommandations de la sunna mais pas au point que ca en devienne une priorité nationale.

Quelle naïveté ! Il s’agissait en fait, pour changer, de jauger, discuter, interroger la manière dont les femmes musulmanes couvrent leur corps racisé, avec quelle quantité de tissu et de quelle couleur. On sait déjà que leur équation est en fait impossible :

  • Les musulman-es doivent être visibles en se désolidarisant des extrémistes, en étant Charlie de force ou de gré. De fait ils sont visibles comme figure de la menace sécuritaire, démographique ou politique et quotidiennement rappelés à l’ordre même quand ils acceptent de s’y adapter.

MAIS

  • Les musulman-es doivent être invisibles au nom du combat sacré contre le communautarisme. Bien souvent ils doivent aussi éviter les « signes ostentatoires » a l’heure du retour de la délation ou simplement pour s’épargner agressions et micro-agressions.

« Derrière les propos de Mme la Ministre des droits des femmes, ça pue aussi la culture du viol et le féminisme ™ »

Ce vieux fantasme ethnocentré du sauvage que l’on civiliserait en l’habillant et en le coiffant correctement (c’est-à-dire selon l’idée que s’en font les occidentaux à un instant T) n’a rien de bien neuf. Il s’est traduit sous différentes formes pendant l’esclavage, la colonisation ou la longue hégémonie de l’antisémitisme en Europe. Ce qui est relativement plus nouveau en revanche c’est cette forme de décontraction, ambiance nostalgie coloniale, avec laquelle la ministre s’est exprimée. La désignation de « franco-musulmans » (rappelez-vous le bon vieux temps des FMA* !) a fait office de tir de sommation puis l’insinuation islamophobe, enfin, l’insulte negrophobe au milieu d’un lapsus non moins raciste a servi de bouquet final.

Derrière les propos de Mme la Ministre des droits des femmes, ça pue aussi la culture du viol et le féminisme ™. En en faisant trois tonnes sur la longueur des jupes (qui se seraient raccourcies suite aux avancées en matière de droits des femmes après 68), Laurence Rossignol contribue à diffuser une idée qui fait son chemin chez les féministes blanches bourgeoises en mission civilisatrice : les femmes voilées, par leur choix vestimentaire, exposeraient les femmes non-voilées aux violences sexistes et agressions sexuelles. Rien que ça. Dans l’histoire, et alors qu’une femme sur 10 en France sera violée au cours de sa vie, Mme Rossignol ne mentionne pas les agresseurs et fait porter aux victimes la responsabilité de leurs souffrances.  

Si on gratte, on trouve même des personnalités (très très à droite pour le moment mais ça arrive) pour insinuer que c’est stratégiquement que ces femmes portent le voile, pour diriger l’attention sur les femmes non voilées, voire même les livrer à l’animalité bien connue de leurs frères et leurs cousins, avec qui elles sont évidemment de mèche. Ou d’autres qui affirment carrément que le voile est un appel au viol, parce que : pourquoi pas.

Bien sur, Madame la Ministre, dont l’intégralité du propos est d’une violence et d’une bêtise indicibles, n’oublie pas de nous signifier que les femmes qui affirmeraient porter le voile par choix mentent à elles-mêmes et au monde. Elles seraient ainsi, telles les “nègres américains esclaves, contents de leur condition”, trop naturellement bêtes, trop culturellement arriérées, trop aliénées pour réaliser la portée de l’acte de voiler leurs cheveux ou leur corps. Et auraient donc nécéssairement besoin des féministes bourgeoises blanches pour trouver enfin la Lumière, et être enfin de vraies citoyennes, libres, dans notre société tellement antiraciste, antisexiste, porteuse des seules valeurs (universelles) qui vaillent.

« Des rédacteurs de papier toilette hebdomadaire qui confondent leur negrophobie avec la négritude de Césaire »

Je laisse à d’autres le soin d’expliquer mieux que moi à madame Rossignol la nécessité de se laver la bouche à l’eau de javel après de tels propos. Une pétition déjà en ligne ainsi qu’un appel à la mobilisation nous rappellent aussi la violence que cela peut être de voir une femme blanche détentrice d’autant de pouvoir et de capital rabaisser toute une diaspora sans en payer les conséquences.  Au-delà de la forme nauséabonde, le fond ne sent pas meilleur. Car lors que Laurence Rossignol use du vocable négrier, c’est pour  dire que les femmes musulmanes sont semblables à des esclaves contents de leur condition.  L’argument est particulièrement vicieux et illustre l’ignorance (volontaire ou non, peu importe) de l’histoire entretenue par une mémoire nationale sélective.

Oui, il y a eu des noirs chasseurs d’esclaves, il y a eu des arabes dans l’armée coloniale, il y a eu des juifs collaborateurs. Tirer de ces multiples trajectoires individuelles, complexes et douloureuses, fruits de stratégies de survie en contexte hostile**, que c’est bien la preuve que certains arrivaient à se « satisfaire » de ces situations (qui, vous l’aurez compris, n’étaient donc pas si terribles que ça) c’est être soit arrogant soit idiot. Mais, pour être honnête, le rapport qu’ont habituellement les blancs aux mémoires des minorités nous fait pencher pour l’arrogance et la suffisance. Autant dire que la levée de bouclier pour sauver le soldat Rossignol à laquelle on à assisté, des rédacteurs de papier toilette hebdomadaire qui confondent leur negrophobie avec la négritude de Césaire aux ex-élues reconvertie en chroniqueuse sur des émissions miteuses de la TNT, nous confirme dans nos impressions.

Mais penser de la sorte c’est nier les efforts entrepris depuis le départ et aujourd’hui encore par les empires coloniaux pour enrôler des « locaux » (des supplétifs en Algérie aux chiites d’Irak en 2003). C’est nier que ces enrôlements souvent forcés et contraints (même si il existe aussi des cas de pur cynisme ou de stratégies de classes )reposant sur des décennies d’inculcation de la haine de soi, correspondent à des doctrines de guerre physique et psychologiques aux populations civiles. Enfin, c’est reprendre les vielles rhétoriques de l’extrême droite, celle de la nostalgérie qui se découvre régulièrement une solidarité de façade avec les harkis, celle pour qui l’existence de l’UGIF est suffisante pour nier le génocide juif, celle pour qui la mythologie du noir de maison joyeux justifie qu’elle se batte encore pour sauver les symboles esclavagistes.

Or aujourd’hui, il arrive que dans le choix de certaines de porter le voile (ou de le garder dans certaines situations) il y ait une part de seum. Une colère purement politique, une façon de faire résistance aux injonctions de l’oppresseur. C’est ce que la ministre des droits des femmes et tant d’autres dans ce gouvernement, dans les rédactions, dans les partis et organisations cherchent à nier : notre potentiel politique. C’est la raison pour laquelle cet argumentaire raciste et les insultes qui l’ont accompagné nous sont intolérables et nous font réagir : il nous faut rappeler en chaque instant notre statut de sujet et non d’objet.  

Nous ne vous laisserons pas faire.

*Français Musulmans d’Algérie : c’est le nom du statut donné aux indigènes algériens à partir de 1945

**Il est d’ailleurs intéressant de noter que ces stratégies de survies ne sont pas toujours complètement déconnectées des stratégies de lutte comme en témoigne le travail Elikia M’Bokolo sur la dimension africaine de la traite des noirs ou encore les découverte sur la révolte du Sonderkommando d’Auschwitz

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